Roman de l’été, épisode 6: Rien ne se passe jamais comme prévu

Roman de l'été, épisode 6: Rien ne se passe jamais comme prévu

Résumé des épisodes précédents… Après un mariage malheureux suivi d'un divorce houleux, une jeune femme tente de se reconstruire dans les bras d'un richissime bad boy. Conte de fées ou malédiction? Les "petites mains" qui gravitent autour d'eux appartiennent-elles à une bonne fée ou à une méchante sorcière?

Jeux de petites mains, jeux de vilains

     Sur le seuil de la suite désertée, la femme de chambre lève les yeux au ciel en constatant l'étendue des dégâts. Quelquefois, elle souhaiterait travailler dans l'un de ces petits hôtels minables aux abords d'une gare, là où la clientèle de passage n'a ni le temps ni cet incompréhensible besoin de dévaster les lieux. En huit ans de carrière, elle en a vu passer des tarés, comme la rock star décatie qui avait trouvé amusant de dynamiter les toilettes, le top modèle qui avait balancé la télévision dans une baignoire remplie de bain moussant ou encore cette actrice de série américaine qui avait exigé un spaghetti bolognaise pour tapisser les murs de sauce tomate. Passons sur ceux qui font pipi au lit ou accrochent des préservatifs aux lustres, le fric et les bonnes manières, ça ne va pas forcément de pair. Là, elle n'a pas trop à se plaindre, elle s'en tire bien. Mieux que Madame qui va se taper sept ans de malheur pour avoir brisé le miroir. Etonnant d'ailleurs qu'elle ait pris ce risque, superstitieuse comme elle l'est. Elle se souvient du drame provoqué par un chapeau malencontreusement déposé sur le lit lors d'un précédent passage. A part ça, elle est vraiment sympa, et ses largesses aussi! Ce n'est sûrement pas de sa faute, tout ce chambard. Il a dû y avoir de la rumba dans l'air avec Monsieur cet après-midi pour qu'elle en vienne à se déchaîner de la sorte. Il faut avouer qu'il n'est pas facile, le fils-à-papa, du genre à n'utiliser ses dix doigts que pour les claquer et jubiler de voir tout le monde ramper à ses pieds. On ne peut pas dire qu'il fasse l'unanimité ici. Elle, en revanche, elle a trop la classe. Qu'est-ce qu'elle peut bien trouver à ce nouveau riche? La réponse est sans doute dans la question… Elle se penche pour ramasser un tailleur blanc Chanel et un ravissant bibi à pois qu'elle prend soin de déposer sur le lit pour le cas où un nouveau geste porte-malheur annulerait le mauvais sort initial. C'est comme ça en math, moins par moins donne plus. Plus de bonheur, c'est ce qu'elle lui souhaite à Madame, elle le mérite, elle a tant souffert avec son mari. Elle jette un œil connaisseur sur le contenu de la valise déversé sur la moquette. Ce pantalon en crêpe Dries Van Noten est une pure merveille. Léger comme un pétale de coquelicot. Et cette petite robe noire… Zara? Non! La jeune femme est impressionnée. C'est ça, le vrai chic parisien. Avoir les moyens de dévaliser Dior et Saint Laurent mais se payer le luxe de craquer pour un basic de chez Zara à trois francs six sous. Dommage qu'elle s'y entende mieux pour choisir ses fringues que ses mecs. Avec celui-ci, elle va droit dans le mur, c'est sûr et certain. On va la retrouver fracassée… Pauvre Madame.

 

     Accoudé au comptoir du troquet, le chauffeur de Monsieur est plongé dans Le chasseur Zéro de Pascale Roze, l'histoire d'une fille atteinte d'une fascination morbide pour l'avion kamikaze qui a tué son père lors de la bataille d'Okinawa. Il en est au passage où elle tente de se suicider au volant de sa voiture. "Josy, remets-moi un petit jaune, s'il te plaît", lance-t-il à la patronne. Son engouement pour la lecture et les arts en général amuse beaucoup Monsieur, lui qui n'a plus ouvert un bouquin depuis ses années de collège. "Avoir un chauffeur plus cultivé que soi, c'est pas le comble du raffinement, ça?", plaisante-t-il parfois. Il s'entend bien avec Monsieur qui apprécie sa moralité, son sens de l'éthique et sa déontologie. Son goût de la fête aussi. Il leur est arrivé de se mettre bien minables tous les deux. Soutenir votre boss qui vous vomit sur les pieds, ça crée des liens. Il effectue quelques flexions des genoux, discrètement. Pas fâché que cette journée de boulot soit terminée. Moisir durant huit heures le cul vissé au siège d'une voiture, fût-ce une Merco ou une Range, ce n'est pas une sinécure, contrairement à ce que les gens imaginent. Ça rouille la mécanique et ça fait gamberger. Il se rappelle avec nostalgie son passé d'aventurier dans l'armée de l'air puis dans la sécurité de haut vol. Il avait la réputation d'un gars carré et fiable, il n'était pas rare que les services de renseignements fassent appel à lui pour vérifier un tuyau ou filocher un mec pas clair. C'était le bon temps. Pas besoin de Prozac et de Lexomil à l'époque, il carburait à l'adrénaline. Il soulève son verre vide. "Josy? Un petit dernier pour la route!" A l'adrénaline et à l'amour. Il avait fini par tout lâcher pour les beaux yeux de Caro qui ne supportait plus ses horaires tordus. Quand le père de Monsieur lui avait fait une proposition mirobolante, il n'avait pas hésité. Il aurait dû. Ces nababs n'ont aucun sens des réalités. Monsieur était capable de le convoquer un dimanche au beau milieu de la sieste parce que Madame voulait un macaron Ladurée à la bergamote, et fissa encore bien. Ou en pleine nuit parce qu'il avait décidé d'affréter le jet familial pour lui offrir un lever de soleil sur New York. Vos lubies sont des ordres, Monsieur! A ce rythme-là, Caro aussi avait eu envie de s'en aller voir si le soleil brillait plus fort ailleurs. Elle n'avait pas mâché les mots de la fin: "Je suis tombée amoureuse d'un mec, un vrai, pas d'un caniche à son maî-maître." Game over. Elle avait pris ses cliques, il avait pris une claque. Une gonzesse de perdue, c'est dix copains qui reviennent, dit la chanson. Effectivement, deux d'entre eux l'avaient bien aidé à noyer son chagrin. Jack Daniels et William Lawson. Il est crevé. Lorsque Madame est là, son job se complique singulièrement. Ils ne tiennent pas en place et lui, du coup, il se retrouve avec une double casquette, celle de chauffeur et celle de bodyguard. Monsieur ne plaisante pas avec la sécurité de Madame. Elle, il voit bien que ça l'agace, toutes ces précautions. Elle s'amuse à singer Monsieur, une main sur la tempe, quand il reçoit les indications de son service d'ordre dans son oreillette. C'est vrai que par moments, il a tendance à se croire dans Men in Black. Il sent son téléphone vibrer dans sa poche. Monsieur à cette heure-ci? Rien ne se passe jamais comme prévu. Il peut dire adieu à sa soirée canap' peinarde. Il pose une main en coquille sur sa bouche et souffle. Une pastille de menthe et c'est parti. "Josy, tu mets tout ça sur ma note, hein?"

 

     Josy le regarde vaciller brièvement avant de passer la porte du bistrot. "Dis donc, t'as vu ça, Jean-Do? C'est gorille dans la brume, ce soir", lance-t-elle narquoise à son mari.

 

Texte: Myriam Berghe

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