Roman de l’été, épisode 3: Rien ne se passe jamais comme prévu

Roman de l'été, épisode 3: Rien ne se passe jamais comme prévu

Résumé des épisodes précédents… Après un mariage malheureux suivi d'un divorce houleux, une jeune femme tente de se reconstruire dans les bras d'un richissime bad boy. Conte de fées ou malédiction? A quel jeu joue donc le bad boy en question?

Le mâle alpha

      Il n'aurait pas dû la laisser seule à l'hôtel. Il commence à la connaître. A tous les coups, elle va lui faire payer cash son bref moment de solitude, ses beaux yeux bleus mouillés de larmes, le menton qui tremblote et la voix qui chevrote. Un mauvais moment à passer. Il trouvera les mots qui la rassurent et ça passera. Il n'a jamais rencontré de femme qui craigne l'abandon autant qu'elle. Si elle connaissait la vraie raison de son absence… Mais pas question de craquer sous le feu de ses questions, il restera motus et bouche cousue. Il s'en tiendra à la version officielle: "les affaires…" Un prétexte commode dont il use et abuse depuis des années avec un certain succès. Sa réputation trouble et son caractère impulsif lui évitent en général les interrogatoires trop poussés.

 

     L'homme en noir s'approche de lui avec un air de deux airs, et lui remet la petite boîte bleue. Il l'ouvre, jette un coup d'œil sur son contenu et hoche la tête, satisfait. Son plan se déroule à merveille. Une organisation aux petits oignons comme il les aime. Il sort une enveloppe de la poche-revolver de son jeans et la tend à l'homme en noir qui la fait disparaître prestement, sans même l'ouvrir. Ils se connaissent de longue date et se vouent une confiance mutuelle. D'ailleurs, celui qui réussira à l'empapaouter n'est pas encore né. Pas plus que celui qui s'opposera à ses désirs. S'il entre dans une boutique de Londres ou de Paris pour demander un éléphant, il entend bien que le vendeur lui réponde sans sourciller: "d'Afrique ou d'Asie, Monsieur?"

 

     Optimiste? Non, déterminé. Et habitué à obtenir ce sur quoi il a jeté son dévolu. C'est ce qui s'est passé avec elle. Au premier regard, il a su qu'il la voulait et qu'il l'aurait. "Les grandes âmes ont de la volonté, dit un proverbe chinois qu'il affectionne, les faibles n'ont que des souhaits." Pourtant, elle n'était ni la plus jolie ni la plus souriante, ce jour-là. On la lui avait présentée lors d'un événement sportif auquel participaient ses enfants. Elle semblait contrariée, elle l'avait à peine effleuré d'un regard absent. C'est sans doute cette morne indifférence qui l'avait piqué à vif. Quoi? Lui, avec sa belle gueule et ses yeux d'encre, sa dégaine féline et son autorité naturelle, il ne serait pas capable d'affoler cette blondasse qui se la pète? Il en riait d'avance dans sa barbe de trois jours.

 

     L'homme en noir lui murmure un mot à l'oreille, avec un geste discret vers le gorille immobile dans son dos. Il acquiesce. Une jeune femme à la longue chevelure auburn surgie de nulle part lui lance un regard gourmand qui ne lui échappe pas. Avant, il en aurait fait son quatre-heures d'un coup d'un seul. Mais ça, c'était avant. Aujourd'hui, il se tient à carreau, il a bien trop à perdre. Retranché dans son immeuble-bunker où toutes les rumeurs lui parviennent, Papa risquerait de lui faire payer très cher la moindre incartade. Il a été clair: "Le poker, les dettes, la coke, les top-modèles à la queue leu-leu, c'est basta. Là, on s'apprête à jouer gros, plus question de faire des vagues, tu files droit, Fils, le doigt sur la couture du pantalon." Il tâte machinalement la petite boîte qu'il a glissée dans sa poche. Tout se passe comme prévu. Ce soir, il enclenchera la deuxième. Papa sera comblé. Il l'imagine déjà ronronnant comme un gros chat repu, se pourléchant les babines à l'idée du coup fumant qu'il est en train de monter. L'apothéose de la carrière du prince des roublards. La réalisation du rêve de toute une vie. Et on dira merci qui? Merci fiston! C'en sera terminé de cette commisération avec laquelle certains ont tendance à le toiser, plus personne ne s'aventurera à le traiter de bon-à-rien. Dès demain, si on chuchote encore dans son dos, ce sera uniquement pour vanter son art de la stratégie et envier son destin. Il approuve Napoléon qui prétendait que les hommes sont comme des chiffres, ils n'acquièrent de valeur que par leur position. Un grand homme, ce Napoléon. Comme Papa. Comme lui-même, désormais. Grâce à une petite boîte bleue.

 

     Il appelle Papa. "Ça y est." Trois mots suffisent à lui faire comprendre que la machine infernale est lancée. Fini de cantiner avec les marchands de soupe, à nous le tapis rouge et le petit peuple prosterné. Il se souvient de son adolescence morose de piteux rondouillard, il n'a pas oublié les moqueries: "Eh, te mets pas devant le soleil, tu provoques une éclipse", "T'es tellement gros que quand tu passes devant la télé, je rate trois épisodes de Dallas"…

Il encaissait tête baissée (noyé dans un océan de honte et l'espoir vain d'apercevoir ses pieds!) et se jurait de leur faire mordre la poussière un jour. Papa avait cassé sa tirelire pour l'aider à composer son personnage. Papa déteste les loosers. Il avait levé une armée de professionnels pour le métamorphoser en guerrier. Ils avaient fusillé à tout jamais ses fringales de sucreries, les troquant contre une soif de vengeance inextinguible, taillé ses joues rebondies à la serpe, bombardé ses bourrelets au laser et il était devenu ce qu'il est, ce beau mec qui les met tous à genoux.

 

     Il serre la main de l'homme en noir avec un sourire entendu. Le gorille se précipite pour lui ouvrir la porte. La fille aux cheveux auburn tente une ultime œillade. Peine perdue, il sort, perdu dans ses pensées. Depuis quand n'a-t-il plus poussé une porte lui-même? Il ne se rappelle même pas la sensation du métal sous ses doigts. Papa affirme que c'est à ce genre de détails que l'on mesure sa toute-puissance. A son tour, le chauffeur sort de la Range-Rover pour lui tenir la portière. "A l'hôtel", ordonne-t-il. Dans quel état de nerfs va-t-il la retrouver, sa belle capricieuse? Un coup d'œil sur sa Patek Philippe Nautilus Chronograph. Il n'a pas traîné, ils ont largement le temps de cambrioler quelques boutiques de luxe avant le dîner, ça devrait suffire à la calmer.

 

     Un bordel indescriptible règne dans la suite. Ses robes gisent en pagaille sur le sol, une bouteille de Bollinger s'est répandue sur la moquette, les vases de cristal sont en miettes et les lys violets piétinés, le miroir surplombant la cheminée est fendillé. Debout à moitié nue sur le lit, les joues maculées de mascara, elle agite frénétiquement son brushing surI'm still standing d'Elton John. Merde, Elton, c'est mauvais signe. Tempête dans une coupe de champagne.

 

     Il soupire. Finalement, rien ne se passe jamais comme prévu. Cette fin d'après-midi s'annonce compliquée…

 

Texte: Myriam Berghe

>> Lire les autres épisode? Cliquez ici!

Continuez votre lecture ci-dessous, après la publicité

Attendez le prochain article de Femmes d’Aujourd’hui, il en vaut vraiment la peine :)