Témoignage: « On m’annonce la terrible nouvelle mais mes larmes sont comme moi, confinées »

Témoignage: "On m’annonce la terrible nouvelle mais mes larmes sont comme moi, confinées"
© Shirley

Il y a un mois, Shirley perdait son père du coronavirus. Deux semaines plus tard, elle prend sa plume et nous livre ce récit de vie poignant. Un triste scénario vécu par de nombreuses familles… et pourtant si dur!

« 22 mars 2020, on dénombre huit décès supplémentaires du Covid-19 en Belgique ». Parmi eux un warrior (guerrier), le papa de Shirley. Un père qui s’est toujours battu jusqu’au jour où le coronavirus l’a touché de plein fouet…

Une date marquée à l’indélébile

« Ce 22 mars résonnera à jamais en moi, comme un coup de poignard. Huit décès… il ne s’agit plus d’un bilan quotidien, papa. Ce 22 mars, huit familles comme la mienne ont été brisées par le deuil et l’injustice de l’éloignement que nous a imposé la crise sanitaire.

Papa, mon warrior, toi, victime du Covid-19. Et puis nous, victimes collatérales de cette situation surréaliste. J’écris ces lignes alors que tu nous as quittés il y a presque deux semaines déjà. Je suis seule dans ma cuisine, confinée chez moi loin de maman et de Vanessa, ta deuxième fille. J’ai ta photo devant moi. Je ne réalise pas encore que tu n’es plus là ».

Un warrior s’en est allé

« Du plus loin que je m’en souvienne, c’est elle pourtant qui a toujours été le pilier de la famille: maman. Déterminée, combative, elle nous a transmis à Vanessa et à moi les notions d’indépendance, de résilience ainsi que l’importance de la famille. Toi, papa, tu as toujours été plus discret, mais on pouvait lire la fierté dans tes yeux bleus, celle de nous voir toujours fortes à tes côtés. Tu étais le warrior, nous étions tes guerrières, et ensemble nous aurions gravi toutes les montages. À vrai dire, c’est ce que nous avons toujours fait. Et surtout en cette année 2019 où tu as surmonté un nombre incommensurable d’opérations, j’en perds le compte. Combien de fois a-t-on cru que tu lâcherais? Mais jamais tu n’as lâché, et nous non plus. Nous étions là, toujours, à trois ou chacune à notre tour, pour t’encourager à te battre. Alors… comment survivre à cette injustice de ne pas avoir pu être là pour t’accompagner à la fin de ta vie? ».

Un premier éloignement

« En février, tu avais demandé à être placé en maison de repos, pour soulager les charges physique et mentale de maman, et pour te soulager toi aussi. La maison et ses escaliers étaient devenus trop pénibles à vivre au quotidien. Nous avons alors fait comme tu le voulais et nous nous sommes alternées pour aller te voir, t’aider le soir avant de te mettre au lit, en courant entre les enfants, le boulot, la vie quoi …

Au moment où le Covid-19 a commencé à se propager en Belgique, nous avons décidé de limiter les visites de tes petits-enfants. Aucune raison de prendre des risques inutiles. C’est comme ça que le 6 mars, jour de tes 86 ans, Vanessa est allée te chercher à la maison de repos pour fêter, chez elle et à quatre, ton anniversaire. Sans nos enfants. Tu étais si fatigué. Comme chaque fois que l’on se voyait, je t’ennuyais avec mes photos. Pourtant, je savais qu’un jour elles seraient précieuses.

Ma dernière visite à la maison de repos date du lundi 9 mars. J’ai vu, pour la dernière fois, ton regard bleu car sans que je ne le sache, le compte à rebours avait commencé. Papa, le 11 mars, on nous annonçait l’interdiction des visites en maisons de retraite. Ce jour-là, pourtant, on a hésité à t’y laisser. Nous qui avions toujours vécu comme un bloc uni, allions devoir te laisser seul au front, loin de nous trois. ‘Allô, papa? Comment vas-tu?’ – ‘Je m’emmerde’. Forcément… On t’appellera tous les jours, ou presque. Ce ‘presque’, aujourd’hui, je le regrette ».

Le coronavirus s’immisce dans nos vies

« Le 18 mars, c’est toute la Belgique qui bascule dans ce confinement. À tes ‘je m’emmerde’, on peut, pour soulager ton ennui, te répondre, ‘papa, nous aussi on s’emmerde’.

Le 18 mars au matin, je t’appelle, tu tousses beaucoup, trop et tu respires difficilement. Ce même jour, maman appellera plusieurs fois la maison de repos pour être informée de l’évolution des choses. C’est ce jour-là que nous avons réalisé, pleinement, à quel point tout basculait, à quel point nous étions impuissantes et à quel point on se sentait injustement éloignées de toi.

Papa, mon tendre papa… le jeudi 19 mars, la maison de repos appelle Vanessa. Tu ne vas pas bien du tout. Je t’appelle: ‘Ils ont fait ma toilette, je vais bien tu sais, tout va très bien’. Quel acte d’amour que de protéger les siens de l’angoisse. Et pourtant, elle augmentera encore d’un cran, cette angoisse, quand l’après-midi de ce même jeudi, les médecins décident de t’hospitaliser. Là, on perd tout contrôle. Impossible de t’avoir au téléphone. En effet, il n’y a plus de téléphone dans les chambres des patients pour des raisons sanitaires. Et il n’y a rien de pire que de ne pas entendre ta voix. ‘Paramètres stables, mais situation cardio-pulmonaire très fragile’, voilà la seule phrase qui nous lie à toi.

Le vendredi 20 mars, on nous informe que tu es atteint du Covid-19. Tu es placé en isolement. Nous aussi, nous sommes isolées, chacune seule face à ce destin qui semble se dessiner devant nous ».

Un début de printemps qui nous échappe

« Samedi 21 mars, premier jour du printemps qui arrive alors que toi, papa, je te sens partir. Maman m’annonce que tu as été mis sous morphine et moi, je réalise que c’est probablement la fin. J’essaye de toutes mes forces de m’enlever ton image de la tête, et cette idée de te savoir seul. Nous qui avions toujours eu la certitude que nous serions forcément à tes côtés pour tes derniers moments… Tout nous échappe.

Papa, mon tendre papa. Ma sœur, mon pilier, arrive à transmettre un téléphone portable dans lequel sont enregistrés trois numéros via un médecin. Le premier, le prioritaire, celui de maman. Une infirmière l’appellera. Maman te parlera mais tu n’auras pas la force de répondre. On sait que tu auras entendu ses mots et, à travers eux, tu auras eu un peu de notre présence, même infime ».

Et puis tout s’arrête…

« Dimanche 22 mars. Je suis dans la cuisine, comme aujourd’hui. Les enfants dorment encore, le téléphone sonne. Vanessa, en sanglots, m’annonce la terrible nouvelle… Mes larmes, elles, ne couleront pas. Depuis quelques jours, je suis devenue spectatrice d’un mauvais film. Et ce confinement qui nous interdit de nous réunir et de nous soutenir. Quel cauchemar! Tu n’es plus là, et nous, nous en sommes à gérer nos émotions parce que, depuis le début du confinement, on ne nous demande que ça, de gérer… l’absence des autres, mais aussi les devoirs des enfants et maintenant, le deuil. Mes larmes sont comme moi, confinées. Rien ne sort. Je me sens calme, trop calme. Je continue à regarder ce mauvais film.

Par trois fois, le lundi 23 mars, l’hôpital change d’avis. ‘Oui, vous pouvez venir voir votre père à la morgue, mais vous ne pourrez pas le toucher’. Quelques heures plus tard: ‘Non, finalement, il ne sera pas visible pour des raisons sanitaires, seul le cercueil sera visible et il faudra respecter les distanciations’. Enfin, ‘finalement, non, vous ne pouvez pas venir’. Raisons sanitaires, raisons sanitaires, raisons sanitaires… Et voilà, je ne t’ai plus vu depuis le 9 mars et on m’interdit encore de te voir une dernière fois afin de nous recueillir un minimum ».

Une mauvaise fin de film

« Ton incinération se tient le jeudi 26 mars. Elle durera à peine quinze petites minutes mais elles seront inestimables. Pour des raisons sanitaires encore, seules dix personnes sont autorisées à être présentes. Quand on compte déjà sept petits-enfants, ça va vite. Finalement, ils accepteront que les papas des enfants soient présents aussi. Dorothée et Béné, deux précieuses amies, ont bravé le confinement pour me soutenir lors de l’incinération. Elles souhaitaient être à mes côtés, même de loin. Elles ont pu aussi se joindre à la cérémonie, mes grandes amies. À côté de leur présence physique, je ne peux pas ne pas évoquer les centaines de messages de soutien reçus de la part de proches et de moins proches. Sur les réseaux sociaux, Papa était devenu mon warrior, et toutes ces personnes qui se sont manifestées lorsque j’y ai évoqué son décès m’ont été très précieuses. Aujourd’hui, je ressens la présence de chacun comme une force qui m’aide à tenir debout. Tous dehors, tous éloignés les uns des autres, distanciation sociale, qu’ils disent, un mètre cinquante… Personne pour prendre maman dans ses bras, même pas toi. Elle reste confinée dans sa douleur, et sa solitude s’affiche devant nous comme un symbole insupportable.

Le vendredi 27 mars, je retourne au crématorium pour aller y rechercher ton urne funéraire. Jamais de ma vie je n’aurais imaginé vivre un tel scénario. C’est lourd, une urne funéraire. Alors je la prends à plein bras et je la serre contre moi. Papa, mon warrior, enfin je te serre contre moi. On frôle la folie là… je ne sais plus. Maman gardera tes cendres le temps que l’on soit sorti de ce confinement pour pouvoir t’offrir les obsèques que tu mérites, celles que méritent tous les warriors du monde ».

Un scénario tristement commun à beaucoup de familles

« Aujourd’hui, je pense à chacune des victimes du Covid-19, à toutes les familles endeuillées. Je leur dédie mon témoignage.

’22 mars 2020, on dénombre huit décès supplémentaires du Covid-19 en Belgique’.

La résilience ne viendra que dans l’acceptation de ce que nous n’avons pu contrôler. On lisait la fierté dans tes yeux bleus, celle de nous voir toujours fortes à tes côtés. Aujourd’hui, de là où tu es, tu continueras à être fier, papa, parce qu’on le sera encore, encore plus.

Mon papa, mon Warrior, je t’aime ».

© Shirley

Texte: Shirley – Coordination: Stéphanie Ciardiello/Justine Leupe

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