Témoignage: «Tinder a gâché ma vie»

Témoignage: «Tinder a gâché ma vie»
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Sophie était mariée depuis huit ans. Mère de famille et employée à peu près épanouie, elle commençait à s’ennuyer dans une vie qui ronronnait. Pour «jouer», elle s’est inscrite sur Tinder. Le début d’un profond chamboulement.

«Depuis notre rencontre, quand nous avions une trentaine d’années, je vivais avec Jérôme une relation harmonieuse. Nous avions les mêmes valeurs. Malgré des rythmes professionnels assez soutenus – Jérôme avait fondé sa PME, j’étais traductrice et prestais auprès de plusieurs gros clients – nous passions beaucoup de temps en famille. La naissance rapprochée de nos deux garçons n’avait que très provisoirement tempéré notre attirance sexuelle. Objectivement, tout allait très bien dans nos vies bien réglées.

Une galerie de beaux mecs

C’est alors que sont apparus les premiers signes de lassitude. Pour pimenter notre vie intime, j’avais proposé à Jérôme de faire chambre à part. Un peu sceptique, il avait accepté. Mais au bout de quelques semaines, le jeu ne l’a plus amusé et il a demandé à ce que l’on redorme ensemble. J’ai acquiescé, mais en moi quelque chose soupirait. C’était comme au boulot. Quand j’étais fatiguée, je me rendais compte que mes traductions étaient moins bien rédigées. Je me relisais et je constatais que mon style était plus faible. Mes clients ne semblaient rien remarquer, ils me remerciaient avec le même enthousiasme et me payaient rubis sur l’ongle. Puisqu’une traduction moyenne me rapportait autant qu’un ouvrage consciencieux, pourquoi me donner tant de peine? Un soir, j’ai confié ces questions à mon amie Laetitia. Célibataire militante, elle m’a donné son diagnostic: ‘Sophie, tu es en train de déprimer.’ Je m’en suis vigoureusement défendue. Laetitia a continué de descendre sa bière et m’a répondu en souriant: ‘Sois vigilante ou tu seras bientôt trop embourbée pour t’en sortir toute seule.’ Elle a attrapé son portable, a ouvert Tinder, m’a montré une galerie de beaux mecs et m’a dit: ‘Moi, je me change les idées comme ça.’ Bravache, j’ai décrété que j’allais faire comme elle. J’espérais un peu qu’elle m’en dissuaderait… Au lieu de cela, elle m’a installé l’application, m’a créé un profil et a géolocalisé mes recherches à l’autre bout de la Belgique ‘pour ne pas que tu te fasses choper.’ Je suis rentrée chez moi dans un état d’excitation indicible et je me suis jetée sur Jérôme qui dormait du sommeil du juste. Il ne s’en est pas plaint.

Un kit d’encanaillage

Dès le lendemain, j’ai commencé à chatter avec de séduisants inconnus. Quelques jours plus tard, j’allais boire un verre à 60 km de chez moi, avec Casper, un militaire, qui aspirait à la même chose que moi: rendre son quotidien plus croustillant. Je n’ai pas hésité très longtemps à l’accompagner dans un hôtel en périphérie d’Anvers. C’était à mi-chemin entre nos deux maisons. Il était merveilleusement excitant de redécouvrir, pour la première fois en huit ans, la peau d’un homme, le parfum de son cou, la curiosité de sa langue. Quand j’ai quitté Casper, je lui ai dit que nous ne nous reverrions pas. Je ne trompais pas mon mari pour m’en trouver un autre. Je me souviens du prénom de Casper, parce qu’il a été le premier. J’ai oublié la plupart des suivants. Il y a eu cet homme que j’ai connu à l’arrière de sa voiture en lisière d’un bois, ce gamin qui devait avoir vingt ans de moins que moi que j’ai retrouvé dans son garage à moto, ce courtier en assurances entre deux âges dont la femme était enceinte… Je m’étais créé un ‘kit d’encanaillage’, dans le vieux sac à langer qui ne me servait plus: sous-vêtements de rechange, préservatifs, déodorant, lingettes, maquillage pour me remettre en état avant de rentrer à la maison. Jérôme aurait pu fouiller dans mon téléphone. Il aurait pu me suivre. Il aurait pu poser des questions. Mais il ne s’est douté de rien. Sa femme rentrait tous les soirs d’excellente humeur, était de nouveau habillée un brin plus sexy, il était simplement content. Mais un jour où je lui avais demandé de m’aider à sortir les courses du coffre de ma voiture, il a aperçu le sac à langer, s’est demandé ce que ce vieux truc faisait encore là, l’a sorti pour le ranger ailleurs. Le poids de son contenu l’a surpris et il l’a ouvert. Il a immédiatement compris que je le trompais. Il a attendu que les enfants soient couchés pour me parler. Il m’a prévenue d’emblée que de toute façon, il allait me quitter. Alors je lui ai dit toute la vérité. Même pas par honnêteté. Egoïstement, pour me simplifier la vie. Il a fait ses valises et il est parti. J’ai été très triste, et soulagée.

Un produit de choix

A compter de ce moment, j’ai enchaîné les aventures. Parfois, je couchais avec plusieurs hommes dans la même journée. Ça commençait à coûter cher en hôtel, parce que la plupart du temps nous partagions le prix de la chambre. Alors, j’ai décidé de me louer un petit studio loin de chez moi, parce que je ne voulais pas recevoir d’hommes à la maison, qui restait le lieu de la famille. Tinder était devenu mon unique pourvoyeur de distractions, mon dealer et mon obsession. Les bad boys, mon ‘produit de choix’ comme on dit dans les associations qui luttent contre les addictions. Structures que j’ai dû finir par consulter plus tard. En attendant, je reportais de plus en plus souvent mes travaux de traduction. J’étais de moins en moins concentrée sur l’écran de mon ordinateur, trop occupée à scruter celui de mon GSM. Au fil des mois, mes clients m’ont préféré d’autres traductrices, plus fiables. J’ai commencé à avoir des problèmes d’argent. A tel point que j’ai dû renoncer à mon petit studio. Je sentais bien que j’avais perdu le contrôle, et l’euphorie de la surconsommation laissait place à l’angoisse. C’est Valentin qui a prononcé la phrase qui m’a servi de déclic. Il était sans emploi depuis des mois et c’est ce qui lui laissait le temps de draguer toute la journée sur Tinder. J’avais accepté de le revoir cinq ou six fois. Je devais sentir son côté sulfureux, ce danger chez lui que je ressentais chez moi. Valentin m’a appris qu’il s’était fait virer parce qu’il était gravement alcoolique. Il a ajouté: ‘Je suis comme toi, un dépendant.’ J’ai ressenti comme un tremblement de terre intérieur.

Fidèle à moi-même

Le chemin a été long pour me réinventer une vie saine. Pour retrouver des satisfactions dans un quotidien à peu près cadré, qui ne mettait pas ma sécurité financière ou familiale en péril. J’ai entrepris une thérapie et depuis deux ans, je me rends deux fois par semaine à des réunions spécialisées. Je ne suis plus tentée par les aventures sexuelles sans lendemain, systématiques et quotidiennes, mais je ne me sens pas encore assez solide pour risquer de m’ennuyer dans un confort équilibré. Je n’ai pas encore retrouvé d’amoureux, mais j’ai rétabli ma vie professionnelle. Et je ne regrette pas ce passage obligé de ma vie: j’ai exploré ma part sombre, je me connais mieux et c’est probablement le seul moyen que j’ai trouvé pour être fidèle… à moi-même.»

Texte: Elisabeth Clauss

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