Témoignages: «J’ai changé de vie»

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Tout larguer pour changer de métier, voire de pays, ils l’ont fait! Pas facile tous les jours mais pourtant sans regret, car à l’arrivée, ils y ont gagné un supplément d’âme et d’humanité.

Corinne: Bottière, puis hôtelière au Brésil

Tenter l’aventure à l’autre bout du monde, c’est ce que Corinne a entrepris il y a seize ans, en commençant une nouvelle vie au Brésil. Il faut dire que les défis ne lui font pas peur: bottière de profession, elle était, jusqu’à son départ à l’étranger, la seule femme en Belgique à créer des chaussures sur mesure et à la main pour des grands couturiers. Remise en question de la quarantaine ou simple envie de changer? Toujours est-il qu’en 1998, elle et son mari Roger, sont titillés par l’idée de prendre un nouveau départ.

Un voyage sans retour

Resurgissent alors les souvenirs du Brésil, où le couple a habité quelques mois en 1980, chez le frère de Corinne, expatrié à Rio de Janeiro pour son travail. «Nous y sommes retournés à plusieurs reprises, pour être sûrs que le pays nous plaisait toujours et avons discuté avec nos enfants, alors âgés de 18 et 21 ans, de notre projet de recommencer notre vie là-bas pendant qu’ils poursuivraient leurs études en Belgique» explique Corinne. «Dès que notre décision a été prise, nous avons tout vendu: l’atelier de cordonnerie, la maison, la voiture, les meubles… et nous sommes partis à l’aventure! Nous nous sommes posés à São Miguel dos Milagres, un village du nord-est du Brésil où nous avons loué une maison. Notre but était de trouver un terrain près de la mer pour construire une pousada, sorte de petit hôtel-auberge très répandu au Brésil. Assez rapidement, nous avons acheté une cocoteraie et en janvier 1999, nous avons commencé à bâtir nos premiers bungalows.

S’accrocher, une nécessité…

Les débuts furent difficiles car l’endroit n’était pas voué au tourisme à l’époque. De plus, en 2000, alors que nous venions d’ouvrir, la région a été fortement inondée. Après les intempéries, les routes ont été impraticables pendant un long moment, rendant la pousada inaccessible. Pour remonter la pente, j’ai dû refaire des emprunts. Entretemps, mon mari a construit la piscine pour donner de la valeur ajoutée à l’endroit.C’est le règne de la débrouille, comme toujours quand on s’installe à l’étranger car les conditions ne sont pas celles qu’on imagine. A mes yeux, le plus déroutant a été la désorganisation de l’administration brésilienne. Ici, il faut apprendre la souplesse et la patience pour obtenir ce que l’on veut.»

Une population chaleureuse

Mais cet aspect négatif est vite oublié face à l’humanité et à la chaleur des Brésiliens. «Sans l’aide des autochtones, nous n’aurions jamais pu nous adapter. Un de mes plus beaux souvenirs remonte d’ailleurs à la première année où nous avons fêté le réveillon à la pousada. Nous venions de nous installer et nous étions en train de travailler dans le restaurant lorsque nous avons entendu du brouhaha dehors: tous les habitants de la rue où nous avions vécu avant d’acheter notre terrain étaient venus nous souhaiter la bonne année car ils s’étaient doutés que nous devions être bien seuls» se souvient Corinne.«Aujourd’hui, malgré les obstacles, nous avons atteint nos objectifs, les réservations vont bon train. Cependant, c’est surtout humainement que je me suis enrichie: en Europe, on est avide de biens matériels. Quand on habite ici, on rencontre des gens qui vivent avec peu, dans des toutes petites maisons, mais pour qui l’essentiel est la communication avec les voisins et la chaleur humaine. On se dit alors que tout l’or du monde ne pourra jamais payer ce genre de choses…»

Daphné: De l’entreprise au yoga

Daphné n’a pas hésité à abandonner le confort d’une belle situation professionnelle pour vivre de sa passion. A l’origine de ce revirement: la découverte du yoga, au détour d’un voyage en Inde. A 18 ans, férue de maths et de physique, Daphné se lance dans des études universitaires en Polytechnique. «En humanités, mon professeur de physique nous avait parlé des cyclotrons du CERN (organisation européenne pour la recherche nucléaire) et j’avais été subjuguée», explique Daphné, tout en avouant qu’arrivée en fin de parcours, elle a commencé à avoir des doutes quant à son orientation… «Les études étaient théoriques. En dernière année, lorsque nous avons passé une semaine au CERN, je me suis rendue compte que je n’étais peut être pas faite pour être chercheuse et vivre dans des souterrains…» Diplôme en poche, elle entame alors une reconversion en cours du soir de gestion à l’école de commerce Solvay. En même temps, elle commence sa vie professionnelle au sein d’une grande institution financière, en tant qu’analyste-programmeur.

La découverte du yoga

En 2004, à l’occasion d’une pausecarrière de deux ans, Daphné explore l’Asie du sud-est. En Inde, où elle travaille comme bénévole dans les orphelinats, elle découvre l’Ashtanga, un yoga dynamique et physique qui travaille la force, la souplesse, la respiration et la relaxation. «A ce moment-là, je n’imaginais absolument pas changer de vie, explique Daphné. Il a fallu un concours de circonstances, dont un projet de travail arrêté, pour que je réalise que je ne m’épanouissais plus dans mon cadre de travail.»L’idée de se lancer en tant qu’indépendante fait peu à peu son chemin avec, pourquoi pas, l’espoir d’y intégrer la passion du yoga. En 2012, la jeune femme repart en Inde pendant six mois, afin de pratiquer l’Ashtanga de manière intensive. «Je voulais d’être sûre que je ne m’en lasserais pas et que j’avais trouvé ma voie» confie Daphné. Test réussi! A son retour, elle décide de se lancer en tant que professeur de yoga indépendante. «Je donne des cours dans mon studio. Je n’ai pas énormément d’élèves, à cause de l’exiguïté du lieu, mais cela me permet d’apporter plus d’attention à chacun.»

En phase avec moi-même

«Même si mes revenus ont drastiquement chuté, ma qualité de vie s’est vraiment améliorée. Je fais un métier que j’aime et qui me permet de faire de belles rencontres. Je me sens en phase avec moi-même, je n’ai plus ce stress de mon ancienne vie, je ne ressens plus par exemple cette dépendance aux autres pour arriver à produire du bon travail. Pouvoir transmettre ce que l’on m’a transmis et en partager les bienfaits, que demander de plus pour être épanouie?» ajoute Daphné. Son avenir? Toujours en quête d’apprentissage, elle envisagerait bien de reprendre des études de kiné, mais sans renoncer pour autant à sa nouvelle activité professionnelle. Ou, pourquoi pas ouvrir carrément un centre de yoga… Reste à trouver le lieu!

Frédéric: De la banque à la seconde main

Quand la crise économique est à l’origine d’un changement de cap, les valeurs de vie guident souvent les nouvelles activités, comme en témoigne Frédéric Lebrun dans sa boutique «Le papa d’Eugénie». C’est suite à un licenciement inattendu que Frédérix décide d’ouvrir une boutique de seconde main pour enfants. Sa petite entreprise est à la fois le fruit d’une rupture professionnelle et d’une réflexion personnelle sur la façon de vivre et de consommer dans notre société. Au départ, bien loin de la seconde main, la carrière de Frédéric se jouait dans la finance. Responsable du service clients au sein d’une agence bancaire au Luxembourg, il accomplit un travail intéressant financièrement, mais qui génère beaucoup de stress et de fatigue. «Outre le poids des responsabilités, mes horaires de travail m’obligeaient à me lever à 5 h du matin tous les jours, pour ne rentrer que vers 19 h, sans avoir le temps de voir mes enfants» déplore Frédéric. Le préavis, reçu en 2008, est un choc difficile à gérer pour le jeune papa. «Après quelques essais infructueux pour me reclasser dans le secteur bancaire, je suis passé par une période de remise en question. J’ai réalisé que je ne désirais plus travailler pour des personnes qui n’estimeraient pas mon travail et qui allaient à l’encontre de mes valeurs. Restait à trouver une voie pour gagner ma vie en adéquation avec ces idées.»

Une boutade au départ, une boutique à l’arrivée

«Mon épouse et moi étions amateurs de brocante et c’est une boutade qui m’a donné l’idée d’ouvrir un magasin de seconde main spécialisé en articles de grossesse, d’enfants et de puériculture. Pour être franc, j’ai d’abord été perplexe quant à l’intérêt que l’on pouvait retirer de ces lieux de dépôts, généralement encombrés d’articles hétéroclites et souvent inutiles. Cependant, après mûre réflexion, je me suis surpris à m’imaginer dans ce type de commerce et je me suis dit que cela me permettrait peut-être de gagner ma vie sur des bases moins consuméristes et plus écoresponsables.»

Notre devise: j’achète, je réemploie, j’agis!

«L’idée est que chaque personne qui dépose un vêtement à vendre est aussi invitée à devenir acheteur potentiel d’un article déposé par une autre personne, favorisant ainsi le réemploi, explique Frédéric. De plus, chaque client peut choisir d’aider une association que nous soutenons en acceptant que 10 % du montant de son achat lui soit automatiquement reversé: c’est plus solidaire! Sans parler du paiement de plus en plus axé vers la monnaie complémentaire locale ‘l’épi lorrain’: une volonté délibérément citoyenne!»

L’argent n’est pas tout!

«Si je regrette ma vie d’avant? Pas le moins du monde!, dit Frédéric. Même si travailler au Luxembourg me permettait de gagner le double, le prix à payer en contrepartie était trop lourd pour moi: bouchons, heures supplémentaires, stress, absence de vie de famille…On l’oublie souvent: l’argent n’est pas tout et occulte souvent des choses beaucoup plus gratifiantes. Etre disponible pour ma famille et prouver que l’on peut gagner sa vie d’une façon plus citoyenne, solidaire et écoresponsable: c’est le nouveau challenge que je me suis fixé!»

Texte: Muriel Luypaert