Roman de l’été, épisode 8, dernier épisode: Noces de plastique

Roman de l’été, épisode 8, dernier épisode: Noces de plastique
PaKaL

Tandis que la panne mondiale d’Internet s’éternise, Agnès garde un oeil sur Calder, son ex-amant, en fouillant ses poubelles à son insu. A travers ses ordures, elle reconstitue son présent tout en ressuscitant des bribes de leur passé commun.

« Les folies sont les seules choses qu’on ne regrette jamais »

Oscar Wilde

Agnès a mal dormi. A plusieurs reprises, elle s’est éveillée en suffoquant, persuadée d’être enfermée sous terre. Elle se lève et retourne un tiroir à la recherche du comprimé qui atomisera son mal de tête. Pas un seul Dafalgan à l’horizon, pas le moindre Nurofen mais pléthore de Lévocétirizine, Tramadol, Diclofenac, Amoxicilline… Pour gagner de la place, elle a pris l’habitude de jeter boîtes et notices, vérifiant en cas de doute le bon usage de chaque médicament. Sur Internet! Personne n’aurait pu prévenir qu’Internet était mortel? Internet avait réponse à tout, donnait accès à tout, rendait beau, intelligent, chanceux, brillant, on le laissait penser à notre place, agir et réagir à notre place. Tuer aussi. Internet, dieu tout puissant. Et comme les dieux ne meurent pas, on ne s’est pas méfié. Comment on fait maintenant? Comment on faisait avant? Elle se pose la question vingt fois par jour. Appeler une pharmacie? La liste des numéros utiles affichée durant des années sur le frigo n’a pas fait le poids face à Google et Google est mort – Google is dead, c’est le titre du dernier morceau de U2, un hymne aux petits bonheurs de la déconnexion forcée. Il passe en boucle sur toutes les radios et on le fredonne dans les allées des marchés, les derniers endroits où l’on flâne maintenant qu’on a du temps pour cuisiner, pour inviter, pour se faire plaisir, maintenant qu’on a du temps à perdre et qu’on redécouvre le plaisir de s’ennuyer. Agnès aime assez enfiler sa peau de bête H&M pour partir à la chasse, la pêche et la cueillette d’informations. Hashtag préhistoire!

Elle se badigeonne le front d’huile essentielle de menthe poivrée et se recouche, oscillant entre perplexité et contrariété. Très bizarre, la dernière poubelle. Cette réservation pour un aller et retour à Londres en bus… L’un de ces bus utilisés par Goetz pour expédier à la mort un gamin clandestin qui avait fui son pays dans l’espoir de trouver la paix, pas un passeport pour la paix éternelle. La presse avait dessiné un portrait cruel de Goetz, opportuniste sans envergure prêt à tout pour émerger de l’ombre de Calder, même à sacrifier un enfant pour tuer le père. Le nom de la compagnie de bus avait été cité des centaines de fois avant, pendant et après le procès. Impossible d’imaginer Calder devant son ordinateur, cliquant sur ce nom associé au drame de sa vie pour réserver une traversée de la Manche.

Agnès s’était réjouie de la disparition progressive des ordures de Prune. Fini les shampooings à l’avoine, les cannettes de jus de tomates et les traces de rouge à lèvres. Et Prune, elle a vécu ce que vivent les prunes, l’espace d’un matin, aurait dit Ronsard. Coquilles d’oeufs, emballage graisseux de Pecorino romano et de pancetta, sachet de tagliatelles fraîches, yaourts nature, dosettes de café DeLonghi, flans au caramel, bombe de mousse à raser et mégots de Camel Lights: dans les deux dernières poubelles de Calder, elle n’avait répertorié que les restes chiches d’une vie de garçon. Sa migraine s’intensifie. Sa confusion aussi. Qui peut bien cuisiner des spaghetti carbonara et fumer des Camel? Calder est censé être végétarien et non fumeur. Une fille de passage? Un copain en visite? Un collègue viré par sa femme? Un inconnu avec qui il a échangé sa maison?

Il faut qu’elle continue, cette folie doit bien avoir un sens? Cette histoire doit bien avoir une fin? Moins cruelle que celle d’il y a huit ans lorsqu’elle a quitté la ferme après l’arrestation de Goetz. Tout ce que la région comptait d’altermondialistes s’était regroupé devant la grange, elle avait forcé le passage jusqu’à Calder pour lui annoncer son départ, avec le très mince espoir qu’il la retienne auprès de lui. Il ne l’avait pas fait. Calder aimait tellement de monde qu’il ne parvenait pas à aimer une personne en particulier. Il n’en comprenait pas le principe, n’en voyait pas l’intérêt, ça le rendait fascinant et insupportable à la fois. Calder, c’était un héros de série. Ce jour-là, Agnès avait eu la certitude de jouer dans le dernier épisode de la saison, tous les indices concordaient: le méchant avoue son crime dans une atmosphère de psychodrame, les flics débarquent toutes sirènes hurlantes pour le mettre derrière les barreaux. Les filles pleurent. Le héros, impuissant et dévasté, s’éloigne comme un poor lonesome cowboy, loin, le plus loin possible de sa belle qui l’a trahi. The end. Elle finit par s’assoupir, les yeux froissés de chagrin.

La poubelle du soir confirme son intuition: la barquette de chicons au gratin? Il ne mange pas de jambon. La boîte de Pim’s Cake? Il a toujours détesté le mélange chocolat-orange. Les pelures de bananes? L’un des fruits auquel il est allergique… Le seul moyen d’en avoir le coeur net est de retourner au 17 rue de la Fonderie et de se confronter à la réalité. Maintenant ou jamais. Demain, après-demain, elle trouvera un prétexte pour renoncer. Sans plus attendre, elle se met en route. Il est près de 21 heures lorsqu’elle pose le doigt sur la sonnette, avec la même griserie qu’autrefois. Elle se râcle la gorge de peur d’entendre sa voix chevroter à l’instant où elle lui parlera. Pour dire quoi? Elle donnerait cher pour le savoir! La porte s’ouvre. Elle le reconnaît immédiatement. La cigarette qui fume entre ses doigts, sa barbe de trois jours, sa gueule de beau ténébreux. C’est lui qui fume des Camel Lights, qui a oublié de remplacer la bombe de mousse à raser vide, c’est lui le roi des pâtes à la carbonara, grâce à la recette traditionnelle sans crème de sa «nonna». Oui, c’est lui.

Mais ce n’est pas Calder.

Calder est parti, explique l’inconnu. En mission à l’étranger pour trois ans. Où? Il l’ignore. Il se retourne pour attraper la cordelette de son sac poubelle jaune et le déposer sur le trottoir. «Sans vous, j’aurais oublié de le sortir», dit-il. Il semble percevoir le désarroi d’Agnès et lui propose d’entrer. Il sous-loue la maison meublée, il doit avoir une adresse dans ses papiers, il vient d’emménager, c’est encore le bordel, il cherchera pendant qu’elle boit un café. DeLonghi ristretto, pense-t-elle machinalement. Elle s’apprête à accepter quand une cascade de sons agressifs les fige sur place. Ils échangent un regard interloqué.

Messenger? Internet?

Il se rue sur son téléphone posé sur une console au bout du couloir. Agnès referme la porte sans un bruit. Tout le monde se souviendra de ce qu’il faisait à l’instant où Internet est revenu. Agnès piquait un sac poubelle jaune. Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous. Elle adore les carbonara.

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