Doc presse

Témoignage: «J’ai été retenue en otage 460 jours»

Le 23 août 2008, Amanda Lindhout, une jeune journaliste canadienne, est enlevée en Somalie puis retenue en otage par des miliciens islamistes. Elle raconte comment elle a survécu aux privations, à la violence et à la peur dans un best-seller enfin traduit en français.

«Ma mère avait encore les cheveux noirs quand j’ai commencé à voyager. J’ai grandi au Canada dans une famille modeste. Enfant déjà, tous les soirs, je m’échappais quelque part dans le monde grâce à ma collection de magazines du National Geographic, soigneusement rangés au pied de mon lit. Maman n’a pas été surprise quand j’ai enfin pris l’avion pour de vrai, à 19 ans, après avoir touché mon premier salaire. Longtemps, elle a vu le monde à travers mes yeux. J’ai eu la chance de parcourir plus d’une cinquantaine de pays, d’abord comme touriste, puis comme journaliste et photographe. J’ai appris le métier sur le terrain. Inde, Pakistan, Afghanistan… Pendant ces belles années, je lui décrivais régulièrement mes périples par téléphone. J’essayais toujours de me montrer rassurante. A cette époque, ma mère ne s’inquiétait pas pour moi. Pas encore.

Un reportage dangereux

Je me souviens encore de la mise en garde d’un vieil Italien dans l’avion. Membre d’une association humanitaire, il avait haussé les sourcils en écoutant mon projet. ‘Faites vraiment attention à Mogadiscio, m’avait-il prévenue. Votre tête vaut cher là-bas.’ Après avoir passé près de sept mois à Bagdad, j’avais en effet décidé de me rendre en Somalie avec Nigel, un ami photographe australien. Je savais que ce pays proche du Yémen et situé à l’extrémité orientale de l’Afrique était dangereux, mais je ne projetais que d’y faire un court séjour d’une semaine, bien encadré. Après deux jours de prise de contacts, nous sommes partis en reportage dans un camp de réfugiés situé à l’extérieur de la capitale. Nous étions guidés par un chauffeur expérimenté et deux gardes nous emboîtaient le pas. Nous avons roulé dans une brume jaune poussiéreuse quand, soudain, l’air s’est comme chargé d’électricité. La voiture a ralenti et un homme au visage caché a pointé son arme sur notre pare-brise. J’ai espéré être victime d’un simple vol. J’ai levé les mains en l’air comme je l’avais vu faire tant de fois dans des films. J’ai eu peur de mourir, avant de comprendre que nous étions en train de nous faire enlever. Le moteur a vrombi et notre voiture est repartie vers une grande bâtisse isolée où j’ai été longuement fouillée et questionnée. Toute la journée, j’ai espéré qu’il s’agisse d’une méprise.

460 jours de captivité

Le soir, quand la radio a annoncé l’enlèvement de deux journalistes, j’ai compris que tout cela était bien réel. Et, surtout, loin d’être terminé. J’allais passer quinze mois en détention, assise sur un plancher crasseux, privée de nourriture, de lumière et régulièrement violentée. Apparemment, ces miliciens islamistes exigeaient le versement d’une importante rançon. Quand j’étais à bout, ils me permettaient d’appeler ma famille en me dictant un texte, pour la faire craquer. Je savais pourtant que ma mère, seule, n’aurait pas les moyens de payer. Je me suis vite préparée à de longues semaines de souffrance et j’ai eu raison. La seule fois où Nigel et moi avons tenté de nous évader s’est soldée par un très douloureux échec. Nous avons été séparés et je me suis retrouvée enchaînée dans une pièce aveugle, obligée à rester allongée sur le ventre sur un tapis de mousse moisi, sans avoir le droit de m’asseoir ou de me coucher sur le dos. La violence était quotidienne. Au début, chaque abus me faisait ressentir la même rage. Certains jours, j’ai cru que j’allais perdre la raison. D’autres, j’ai voulu mourir. Et puis, finalement, j’ai décidé de vivre. De tenir.

M’évader dans ma tête

Peu à peu, j’ai découvert que je pouvais m’échapper autrement, par l’imagination ou en me parlant à moi-même. Quand je n’étais pas attachée, je marchais en rond dans la pièce toute la journée, rêvant que j’arpentais des jardins où le soleil me caressait le visage. Quand je souffrais physiquement, je développais une pensée positive. Tous les jours, alors même que j’étais couverte de contusions, je faisais l’audit de mon corps, des pieds à la tête, pour me convaincre qu’il restait fort malgré tout. Mon esprit s’évadait dans ce que j’appelais une ‘maison dans le ciel’ où rien ne pouvait m’atteindre. Là-haut, je cultivais l’image de la femme épanouie que je souhaitais redevenir un jour. Là-haut, je me suis fait la promesse d’accomplir certaines choses si je m’en sortais: emmener maman en voyage, faire quelque chose de bien pour les autres et trouver l’amour. Au bout de longs mois, j’ai aussi refusé de vivre dans la haine envers mes ravisseurs. Ils étaient tous si jeunes! Sans céder au moindre syndrome de Stockholm, j’ai juste essayé de m’interroger. Je me demandais si mes geôliers se seraient comportés différemment s’ils avaient eu la chance d’aller à l’école. Peut-être étaient-ils juste le produit de leur vie et prisonniers eux aussi d’une certaine façon. Il ne s’agissait pas de leur ‘pardonner’ leurs sévices mais de lâcher prise, c’est-à-dire de ne pas me perdre dans la rage ou la colère. Pour tenir, il fallait aussi que je m’élève au-dessus de tout cela…

La liberté d’aider les autres

Nigel et moi avons été libérés le 25 novembre 2009 au terme de longues négociations restées secrètes. Quand j’ai été relâchée, j’ai serré très fort ma mère dans mes bras. Elle a été merveilleuse et m’a même soutenue quand j’ai voulu repartir. Je lui ai raconté que la seule fois où j’avais essayé de m’évader, une inconnue avait tenté de venir à mon secours, sans succès. Je ne l’ai jamais oubliée. Six mois après ma libération, en sa mémoire, j’ai renoncé au journalisme et créé une association caritative pour favoriser l’éducation des femmes et des enfants de Somalie. Je suis même retournée très brièvement dans le pays un an après ma libération. Mon psychologue m’a expliqué que, pour m’en sortir, j’avais besoin de me remettre dans des conditions identiques au premier trauma, en espérant une issue différente.

Aujourd’hui encore, mes chevilles me tourmentent parfois comme si elles étaient toujours enchaînées. Je ne suis pas rassurée en avion, j’ai peur de dormir dans le noir et certaines odeurs éveillent en moi un sentiment de panique incontrôlé. Mais j’ai décidé de vivre et je me fais aider. J’ai aussi écrit un livre qui a connu un succès inattendu. Même si je ne souhaite à personne de vivre pareille aventure, je crois que cette expérience a fait de moi une plus belle personne, davantage tournée vers les autres que vers elle-même. Il ne se passe pas une semaine sans que je dise à ma mère et mes proches que je les aime. J’ai décidé de me tourner vers un avenir radieux, sans m’appesantir sur mon douloureux passé. Je suis une résiliente. Je passerai ma vie à tenir les promesses que je me suis faites en captivité. Cette année, j’emmènerai enfin maman passer de longues et belles vacances en Inde. Quand je rentrerai, une autre épreuve m’attend. Six ans après ma libération, un de mes geôliers a été arrêté. Il sera jugé cet automne et je témoignerai à son procès. Je le regarderai droit dans les yeux et lui dirai qu’il ne m’a pas brisée. Car, malgré tout, la vie reste belle.»

À LIRE

Une maison dans le ciel, Amanda Lindhout, éd. Seramis.

 

 

 

Texte: Céline Chaudeau

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