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Témoignage: “Attentats de Bruxelles, 5 ans après, chaque jour est un défi”

Le 22 mars 2016, Patricia est à quelques pas du kamikaze dans le métro, à Maelbeek. Cinq ans après, elle revient sur son parcours de résilience, ses défis, ses victoires.

“On ne tourne pas une telle page, on chemine. C’est un parcours de longue haleine, émaillé de petits pas”, nous dit Patricia. Cinq ans après le drame, cette jeune femme est toujours en reconstruction. Jamais elle n’aurait imaginé que le chemin serait aussi long, et pourtant…

Ne rien comprendre

“Quand j’allume la radio vers 8h15 ce matin-là, l’actu tourne autour d’une explosion à Zaventem. Cela fait presque une heure que j’écoute, incrédule, quand je me rends compte qu’il est grand temps de partir au travail. Je sors en vitesse et attrape un métro en partance. Juste avant Maelbeek, un siège se libère dans lequel je m’enfonce, encore tout essoufflée par ma course”. Quelques minutes plus tard, à 9h11, le terroriste se fait exploser. “À ce moment-là, je ne sais pas ce qui se passe. J’ai comme un trou dans la conscience. Un noir. Du trop. Du beaucoup trop. De l’insupportable. Mon corps est traversé de crépitements d’une douleur extrême”. Peu de temps après, la jeune femme fait le lien avec l’aéroport.

Rien de grave… dans un premier temps

Patricia est plongée dans l’obscurité et le silence. “Il y a un pied ou je ne sais quoi qui appuie sur ma poitrine. Je me dégage et m’extirpe par la fenêtre du wagon en m’interdisant de regarder autour de moi. Arrivée en haut de l’escalator, je suis à bout de force; quelqu’un me tend la main et me tire vers dehors. Faible, hagarde, je finis par me coucher sur le trottoir de la rue de la Loi”. Patricia a alors terriblement mal au thorax et au visage. Et de plus en plus froid.

“Au fond de moi, je pressens l’ampleur du drame auquel j’ai échappé”

Patricia restera sept jours à l’hôpital. Elle souffre de multiples blessures, elle a perdu ses tympans, son visage est défiguré par les brûlures et les projections. “Mais je m’estime chanceuse. J’ai encore mes bras, mes jambes, mes yeux… Je me dis qu’il n’y a rien de grave. Au fond de moi, je pressens l’ampleur du drame auquel j’ai échappé, mais je refuse d’écouter la moindre information”.

D’ailleurs, quand les infirmiers ou les rares proches dont elle accepte la visite ouvrent la bouche pour lui parler des événements, Patricia les arrête. “J’accepte chaque main tendue, mais je ne veux rien savoir. Il me faut toutes mes forces pour gérer l’impact”, détaille la jeune dame. “Au terme de mon hospitalisation, quand les médecins me parlent d’un mois d’arrêt de travail ‘pour commencer’, je refuse. J’estime que trois semaines suffiront amplement”.

Incapable de reprendre le travail

“Je passe les semaines suivantes pelotonnée dans un plaid chez ma maman, d’où je ne sors que pour les rendez-vous médicaux”. Patricia ne le sait pas encore, mais elle est en état de choc. “Mes brûlures doivent cicatriser, j’ai perdu l’audition et je souffre de faiblesse extrême, d’agoraphobie et d’hypervigilance. Mon corps est constamment en alerte, j’ai une conscience accrue de la fragilité de la vie”. L’épuisement est terrible. La question d’une reprise professionnelle ne se pose même pas. “Le généraliste prolonge mon certificat médical de trois mois”.

S’entourer de victimes pour libérer la parole

Dans un réflexe de survie, Patricia fait respecter ses limites et ses besoins par son entourage. Elle filtre drastiquement les visites et les informations. “Il me faut près de trois mois pour pouvoir ouvrir les journaux qui évoquent le 22 mars. C’est bouleversant. Je fais la demande de rejoindre un groupe de parole. Je ressens le besoin de me rapprocher des autres victimes et de me confronter à la dimension collective des attentats. En faisant la clarté sur ce qui s’est passé, je réalise que j’étais à trois mètres et demi du kamikaze”.

Le fait d’être assise a probablement sauvé la vie de la jeune femme. “Pourtant, je n’éprouve pas de réelle souffrance psychique. Je ne fais pas de cauchemars, je n’ai pas de flashs. C’est juste mon corps qui ne va plus. Enfin, c’est ce que je me dis. Fin juillet, je me persuade même que la page est tournée. La thérapie suivie m’a aidée: j’annonce ma reprise au travail pour septembre en fêtant mon retour à la normalité”.

Cinq mois de déni

Mais quelques jours plus tard, tout s’effondre… “Je ressens de profondes tensions musculaires et des maux de tête insupportables. Je suis exténuée en permanence, j’ai tout le temps froid. Je ne fais pas le lien avec les attentats. Je consulte une neuropsychiatre pour mes douleurs physiques. Diagnostic: syndrome post-traumatique. En écoutant le spécialiste, j’ai l’impression d’être dans le déni de ce qui s’est passé, le déni de mon état, des conséquences actuelles”.

Cinq mois après les attentats, rien n’est réglé, Patricia n’est qu’au début du chemin… “Je ressors du cabinet avec six autres mois d’incapacité de travail. Hypercontractions musculaires, maux de tête, angoisses, épuisement, acouphènes, hyperacousie, perte de concentration, de mémoire et repli social hanteront toute cette demi-année. Et les suivantes… Le canapé est devenu mon meilleur ami”, ajoute la victime.

Une incapacité de travail qui ne plait pas

Le premier anniversaire des attentats approche tandis que la perspective d’un retour au boulot s’éloigne à nouveau. “Il me semble que je rate chaque échéance que je me fixe. Un an déjà… Comment ne pas le vivre comme un échec?”

“C’est comme si on me disait que j’étais incompétente à aller mieux”

Entre thérapies verbales et corporelles, et autres rendez-vous médicaux, Patricia consacre toute son énergie à se remettre debout. Les semaines défilent et les progrès sont lents. “Juillet 2017, en pleine progression, un couperet tombe: l’assurance accident du travail m’avertit par courrier de sa décision de ne plus couvrir mon incapacité professionnelle, m’estimant en état de retravailler. C’est comme si on me disait que j’étais incompétente à aller mieux ou que je suis malhonnête. C’est d’une violence extrême. C’est un énorme coup dur. Heureusement, les spécialistes qui me suivent ne partagent pas l’avis de l’assureur”. La jeune dame est contrainte d’entamer un autre combat: se défendre. Une bataille qui parasite et alourdit son chemin thérapeutique.

“En quelques semaines, je perds le gain de ce que j’avais récupéré millimètre par millimètre depuis un an et demi. Pour la première fois, je suis désespérée et en colère. Non pas contre celui qui s’est fait exploser, mais contre cette violence institutionnelle qui ne dit pas son nom. Les crises de larmes et de découragement s’enchaînent. Je consulte d’autres spécialistes et j’entame d’autres thérapies. Six nouveaux mois passent, et se profile déjà le deuxième anniversaire du drame avec douleur. Moi qui pensais m’en sortir en trois semaines…” Deux ans sont passés et c’est un énorme trou dans la vie de cette rescapée. “Tout ce temps, j’ai espéré le moment où la page se tournerait. Mais on ne tourne pas une telle page, on chemine. C’est un parcours de longue haleine, émaillé de petits pas”.

Un retour progressif mais difficile

Poussée par cet anniversaire symbolique, la jeune femme s’oblige à retourner au travail, mais les médecins préconisent une reprise à seulement 20%. “Remettre les pieds à la crèche est très émouvant: me voilà enfin de retour! Toutefois, cette reprise me laisse un arrière-goût d’échec: 20%, c’est si peu. Mon rêve, c’est de revenir à ma vie ‘d’avant’. Je sens que je n’ai pas encore fait le deuil de cette vie-là”.

Un rêve qui, cinq ans après les attentats, n’est pas atteint, puisque malgré tous ses efforts, Patricia plafonne aujourd’hui à 50% de temps de travail. “Actuellement, il m’est impossible de faire plus. Les attentats ont marqué une rupture dans ma vie. Je suis diminuée”. Loin de vouloir baisser les bras, elle continue de se battre avec patience. “Parce que je crois encore à une évolution possible. Cet espoir m’est aussi dicté par les circonstances, comme cette audition en décembre dernier dans le cadre du pré-procès des attentats. Depuis plus de trois ans, je suis analysée, suspectée, interrogée, mise en doute et minimisée par les médecins des assureurs. C’est apaisant de me retrouver à la place de victime survivante et de voir les véritables suspects sur le banc des accusés. Chacun est enfin à sa place…”

Vivre jour après jour, heure après heure

“Où je m’imagine dans cinq ou dix ans? Impossible de me projeter si loin. J’ai dû apprendre à vivre heure par heure avec les ressources du présent”.

Pour Patricia, chaque jour est un défi et une chance de progresser. “Cette épreuve m’a appris à être souple et tolérante, ainsi qu’à continuer à faire confiance en ce que je ressens. J’ignore qui je suis en train de devenir et ce que me réserve la suite de la vie dans ces nouvelles limites qui sont les miennes. Je sais que j’ai la chance d’être vivante. Et je compte bien en faire quelque chose d’utile. Patience, chaque chose en son temps…”

Texte: Marie Bryon, coordination: Stéphanie Ciardiello

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