Témoignage: “Nous avons fait don des organes de notre fils”
Vanessa, 52 ans, a perdu son fils Arnaud, 24 ans, dans un accident de voiture. Dans l’épreuve, elle a accepté que ses organes soient donnés, convaincue que sa mort pouvait offrir une seconde vie à d’autres.
Cela fait maintenant 17 mois qu’Arnaud est parti. Il avait 24 ans. Un jeune homme bien entouré, bosseur et fêtard à la fois. “Il travaillait chez BNP à Liège, raconte sa maman, et était connu de beaucoup, aussi bien par ses amis que par ses collègues. Partout où il allait, il se faisait remarquer par sa spontanéité, parfois sans filtres. Sa joie de vivre était communicative: quand il entrait dans une pièce, il captait les regards, avec cette énergie magnétique qui ne laissait personne indifférent. C’est ce qu’on m’a souvent répété depuis son départ.”
Excès de fatigue
Le dimanche 24 mars 2024 restera gravé dans la mémoire de Vanessa. La veille, Arnaud avait passé l’après-midi et la soirée avec son frère aîné Arthur, et vers 2h30 du matin, il avait repris la route. À 6h35, son véhicule avait déclenché automatiquement l’appel aux secours. Peu de temps après l’impact, une jeune femme arrivée sur les lieux avait immédiatement appelé le numéro d’urgence. Mais les secours étaient déjà en route.
“C’est seulement plus tard que nous avons appris ce qui s’était passé, explique Vanessa: Arnaud avait percuté de plein fouet le seul arbre de la route, à Havelange. La police nous a expliqué, croquis à l’appui, qu’il s’était probablement assoupi au volant. Quand je repense à son rythme ce week-end-là, je me dis que la fatigue a sans doute eu raison de lui. Arnaud aimait sortir, et ce week-end-là, il avait enchaîné les soirées. Je suis soulagée qu’il n’ait emporté personne d’autre avec lui dans son accident.”
Rêve prémonitoire
Ce qui bouleverse Vanessa, encore aujourd’hui, c’est que, quelques mois avant ce drame, elle avait fait un rêve étrange: elle y voyait Arnaud victime d’un accident, et au-dessus de lui tournait un hélicoptère. “Quand j’ai appris que c’était justement un hélicoptère qui l’avait transporté à l’hôpital, cette image m’a glacée.”
“Arnaud a été transporté au CHU de Liège, à la Citadelle. Les secours étaient restés près d’une heure sur place pour tenter de le stabiliser, car il souffrait d’une hémorragie interne massive. Ils n’auraient jamais pu le transporter en ambulance dans cet état. L’hélicoptère était le seul moyen d’arriver à temps.”
En mode automatique
Ce matin-là, Vanessa est chez un ami lorsque le téléphone sonne. En entendant la voix du papa d’Arnaud, accompagné des policiers, elle n’a pas besoin d’explications. “En décrochant, je savais. Sur le trajet vers l’hôpital, j’ai conduit comme un robot, avec la sensation que mes pressentiments prenaient vie.”
Quand elle arrive sur place, il est environ 9h30. Arnaud est déjà en salle d’opération. Le temps s’étire à l’infini. “Notre famille est arrivée en courant sur le parking; je revois cette scène au ralenti. Je n’avais alors qu’une question qui me revenait sans cesse: ‘Est-ce qu’il n’a rien au visage?’ Arnaud était un jeune homme si beau, et je voulais qu’il le reste, même dans ce drame.”
Atteinte irréversible
Vers 12h30, le chirurgien vient leur parler calmement, mais avec gravité. “L’opération était terminée. Ils avaient dû retirer une grande partie de l’intestin et la rate, mais les lésions cérébrales étaient trop importantes. Les médecins ne pouvaient pas traiter simultanément l’hémorragie abdominale et l’hémorragie cérébrale. Ils avaient choisi de s’occuper en premier de l’abdomen, car l’hémorragie interne menaçait directement sa vie.” Mais le cerveau a subi des dommages irréversibles. Même si Arnaud survivait, il ne serait plus jamais conscient de quoi que ce soit. “Entendre cela, c’était comme recevoir un deuxième coup, aussi violent que le premier.”
Dans ces heures d’attente et d’incertitude, Vanessa peut compter sur Aline, la marraine d’Arnaud. “Elle est urgentiste à Namur et a été mon pilier. À chaque moment, elle était là, à mes côtés, pour m’expliquer et me soutenir. Elle connaît bien le fonctionnement des soins intensifs, et elle m’a dit à plusieurs reprises combien elle avait été impressionnée par celui de Liège: la qualité de la prise en charge, mais aussi l’humanité, l’écoute, la disponibilité. Les équipes ne nous ont jamais rien refusé, même quand nous étions plus de 20 dans la chambre d’Arnaud pour l’entourer.”
Donner une seconde chance
Vient alors la question du don d’organes. “Le chirurgien n’a pas commencé par nous la poser directement: il a d’abord pris Aline à part, parce qu’il savait qu’elle était infirmière urgentiste, pour lui en parler. C’est seulement ensuite que la question nous a été posée. Et notre réponse a été immédiate: oui, tout de suite.
Je voulais que la mort d’Arnaud serve à quelque chose, qu’elle donne une chance à d’autres.
“Avec le temps, je mesure combien ce choix avait du sens. Dans le chaos de ces heures, c’était une manière de ne pas laisser tout s’éteindre brutalement. Imaginer qu’Arnaud puisse offrir une seconde vie, cela comptait énormément. On ne mesure pas toujours à quel point le don d’organes peut transformer des vies pour ceux qui attendent. Et pourtant, la démarche est simple et gratuite.”
“Je ne sais pas si les greffes ont réussi”
À partir de là, tout s’enchaîne. Le lundi, à 5h, les paramètres médicaux sont confirmés et, dans l’après-midi, un peu avant 18h, l’équipe chirurgicale procède au prélèvement. “Nous avions refusé les yeux et les tissus, mais accepté les organes vitaux: le cœur, les poumons, les reins et le foie. L’intervention a duré jusqu’à 22h30.”
Quand les parents d’Arnaud le revoient, une dizaine de minutes, le choc est immense. “Quelques heures plus tôt, nous l’avions quitté encore chaud, entouré de machines, et nous le retrouvions froid, inerte. C’était un moment difficile, mais je me suis accrochée à l’idée que, grâce à lui, des familles allaient peut-être retrouver un peu d’espoir.” Son seul regret aujourd’hui est de n’avoir jamais su si les greffes avaient réussi. “Cette incertitude reste lourde, même si j’essaie de me dire qu’Arnaud a forcément permis à quelqu’un de vivre.”
Tant de soutien
Les jours qui suivent sont d’une intensité incroyable. Du mardi au vendredi, au funérarium, une foule immense vient rendre hommage à Arnaud. Des amis, des collègues, des voisins, des connaissances… “Je n’aurais jamais imaginé qu’il était autant apprécié. Toute son équipe de BNP à Liège s’est déplacée. Les témoignages que j’ai reçus m’ont profondément touchée. Le samedi de Pâques, nous avons procédé à son incinération. Signer les papiers pour organiser les funérailles de son propre enfant est quelque chose qu’aucun parent ne devrait vivre. C’est une souffrance que je ne souhaite à personne.”
Sa présence, partout
Après ce moment terrible, Vanessa commence à chercher – ou peut-être à recevoir – des signes de sa présence. Quelques jours après le départ d’Arnaud, des coccinelles apparaissent. Une, puis deux, puis encore d’autres. “J’avais l’impression qu’elles étaient partout. Et puis, en rangeant ses affaires, je suis tombée sur une carte de fête des Mères qu’il m’avait offerte quand il était enfant: il y avait dessiné une coccinelle. Plus tard encore, en visitant une maison, une coccinelle s’est posée sur mon bras. Ma fille m’a alors dit: ‘C’est Arnaud.’ Depuis, je crois à ces signes et je continue à voir mon fils dans 1000 détails: dans une musique qui passe, dans un geste de son frère ou de sa sœur, dans une attitude familière.”
Vanessa garde aussi un lien précieux avec la compagne d’Arnaud, avec qui il partageait sa vie depuis 6 ans, et qui restera toujours sa belle-fille de cœur. “Elle fait partie de notre famille, et ce lien me permet aussi de garder vivante une partie de ce qu’Arnaud avait construit. La vie, malgré tout, continue, et je m’appuie sur ceux qui restent.”
“Son élan continue à nous pousser en avant.”
Car ce qui la fait tenir, ce sont surtout ses 2 autres enfants, à qui elle veut montrer que, même après une telle épreuve, la vie peut rester belle et mérite d’être vécue. “C’était la philosophie d’Arnaud: il aimait faire la fête, voir ses amis, mais il travaillait aussi dur. Il vivait chaque instant à cent à l’heure. Et c’est ainsi que je veux qu’on se souvienne de lui: comme d’un jeune homme qui brûlait la vie, et dont l’élan continue, encore aujourd’hui, à nous pousser en avant.”
Texte: Sophie De Coninck
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