Roman de l’été, épisode 8: Rien ne se passe jamais comme prévu

Roman de l'été, épisode 8: Rien ne se passe jamais comme prévu

Résumé de l'épisode précédent… Après un mariage malheureux suivi d'un divorce houleux, une jeune femme tente de se reconstruire dans les bras d'un richissime bad boy. Conte de fées ou malédiction? Les dés sont jetés.

Dis-moi oui!

     Asperges et sole pour elle, œufs aux champignons et turbot pour lui, le tout accompagné d'un champagne Bollinger. Ils dînent en tête à tête dans le salon privé de la suite impériale du Ritz. Paris est une fête. Il est heureux. Même la voix d'Elton John susurrant Blue eyes, baby's got blue eyes en fond sonore ne parvient pas à lui gâcher la soirée. Elle est ravissante avec ce débardeur noir moulant qui rehausse son teint bronzé et met en valeur le galbe parfait de ses bras. Paris, c'est une blonde. L'orage de l'après-midi s'est éloigné, la tempête a été circonscrite. Elle est dans l'œil du cyclone, apaisée, rayonnante. Il prend une profonde inspiration. C'est maintenant ou jamais. Avec un sourire entendu, il lui tend la fameuse petite boîte bleue. Elle l'ouvre. Sa bouche s'arrondit sous l'effet de la surprise, ses joues s'enflamment. Une bague dôme en or gris ornée d'un diamant taille émeraude. Une folie. "Je l'ai choisie pour son nom: Dis-moi oui", lui susurre-t-il, charmeur. Elle se lève, contourne la table et se penche pour l'embrasser longuement. C'est l'usage lorsque l'on reçoit un bijou à 120 plaques. C'est aussi une manière de retarder l'instant fatal de la réponse. Son cerveau fonctionne à toute vitesse. Elle sort à peine d'un mariage traumatisant, a-t-elle réellement envie de remettre le couvert avec un homme qu'elle n'est pas sûre d'aimer? Qu'elle est sûre de ne pas aimer? Une comptine de son enfance lui revient en mémoire: Dis-moi oui, dis-moi non, dis-moi oui je t'aime, oui, non, oui, non…

 

     Ouf! Sauvée par le gong… Plus exactement par un bref coup frappé à la porte. Le chauffeur et un agent de la sécurité déboulent dans la pièce, très nerveux. "Monsieur, il faut partir immédiatement, c'est l'émeute en bas, ils sont comme des chiens enragés, il y a eu des altercations, on ne parvient plus à les contenir." Il se rembrunit. Bravo pour le timing! Mais s'il l'épouse, il a tout intérêt à s'y faire puisque ça risque de devenir une routine. Il choisit donc de faire contre mauvaise fortune bon cœur. "Décidément, la vie avec toi, c'est pas une sinécure, ma princesse! Mais ne t'inquiète pas, tout ira bien, j'ai un plan, tu sais bien que j'ai toujours un plan", fanfaronne-t-il. Il se tourne vers ses employés pour balancer des ordres d'un ton sans appel. "Utilisez la Mercedes 600 et la Range comme attrape-nigauds, faites-les démarrer de la place Vendôme. La 280 S est garée à l'arrière? Parfait, on prend celle-là et on fonce. Allez, c'est parti." Tout le monde s'exécute sans moufter. Elle rit sous cape. Il a encore tellement à apprendre. S'il s'imagine que son stratagème à deux balles parviendra à berner qui que ce soit! Certainement pas la douzaine de motos qui prend aussitôt le bolide en chasse.

 

     Assis à la place du mort, l'agent de sécurité est à cran. Il a remarqué la fébrilité du chauffeur, son regard légèrement vitreux, sa conduite saccadée, moins précise qu'à l'accoutumée. Il connaît son goût immodéré pour le pastis et il est capable d'additionner deux plus deux. Il n'a qu'une hâte, arriver à destination. Heureusement, l'hôtel particulier n'est plus très loin. Il n'aurait jamais dû laisser Monsieur et Madame embarquer dans cette voiture. Il a commis une énorme faute professionnelle. "Attachez votre ceinture, s'il vous plaît", demande-t-il. Personne ne l'écoute. Madame a les yeux rivés sur sa bague, Monsieur lance des regards anxieux derrière son épaule pour évaluer leur avance. "Plus vite, ils nous rattrapent." Dans le rétroviseur, le garde du corps aperçoit soudain une Fiat Uno lancée à toute allure, sur le point de doubler le cortège des poursuivants à l'entrée du tunnel.

 

     Au volant, la voyante s'excite. Son pied écrase l'accélérateur. Si elle se laisse semer maintenant, elle ne parviendra pas à les rejoindre et qui sait ce qu'il adviendra. Son pressentiment s'accentue, ses mains tremblent, elle sent les gouttes de sueur perler sur son front. La vitesse excessive finit par déstabiliser la petite voiture. Elle effectue une embardée et accroche le flanc de la Mercedes. Le chauffeur pousse un juron en tentant de la redresser. En vain. Il a une ultime pensée pour le petit jaune de trop chez Josy avant que le voile noir ne s'abatte sur lui. C'est le choc. La berline vient de s'encastrer de plein fouet dans le béton du treizième pilier. Une fumée noirâtre s'échappe du capot, le klaxon se bloque, le vacarme est assourdissant, le chaos, total. La Fiat Uno poursuit sa route en zigzagant jusqu'à la sortie du tunnel. La voyante réfléchit une seconde, pèse le pour et le contre. Elle s'arrêtera plus loin. Ou pas. Le moteur croasse. Elle revoit le battement d'aile du corbeau. Quelle mascarade! Elle choisit de s'évanouir dans la nuit parisienne. Pas vu pas pris. Le destin n'aime pas qu'on lui force la main.

 

     Recroquevillée entre les deux sièges, la princesse respire péniblement. "My god, my god", murmure-t-elle en apercevant une silhouette casquée penchée sur elle, et instantanément, ce bruit reconnaissable entre tous, celui du crépitement des flashes. D'autres chacals surgissent et mitraillent la scène à tout-va. Elle les entend se bagarrer pour arracher le meilleur point de vue. Personne ne songe à appeler les secours. C'est fini. Tout est fini. L'histoire s'arrête ici. Elle n'aura jamais quarante ans. Elle n'aura jamais à subir le mariage de son ex avec celle qu'il a toujours aimée. Plus jamais elle ne sautera dans les vagues de l'Atlantique en tenant chacun de ses fils par une main. Plus jamais elle ne jouera à chifoumi avec l'aîné. Plus jamais elle ne s'amusera à compter les adorables taches de rousseur du petit, si petit encore, avant qu'il ne s'endorme. Son cercueil ôtera un fameux clou à celui de sa belle-mère. Son frère saura tirer parti de sa disparition pour conserver son héritage et sa grotesque collection. C'est fini. Un refrain entêtant d'Elton John lui envahit la tête: No tears to dawn you. No sacrifice. It's no sacrifice at all.

 

     Elle souhaitait plus que tout entrer dans la légende, mais pas comme ça. Rien ne se passe jamais comme prévu.

 

31 août 1997. La princesse et son compagnon, le milliardaire égyptien, ont trouvé la mort à la suite d'un accident de la route survenu dans le tunnel du pont de l'Alma à Paris.

 

— Fin —

 

Texte: Myriam Berghe

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Attendez le prochain article de Femmes d’Aujourd’hui, il en vaut vraiment la peine :)