Roman de l’été, épisode 7: Noces de plastique

Roman de l’été, épisode 7: Noces de plastique
PaKaL

Tandis que la panne mondiale d’Internet s’éternise, Agnès s’enferre dans la fouille systématique des poubelles de Calder, exhumant ainsi les cendres d’une histoire qui s’était achevée huit ans auparavant par un drame.

Le silence est comme l’ébauche de mille métamorphoses

Yves Bonnefoy

Agnès garde un souvenir embrumé des jours qui ont suivi le drame. Des hurlements, des larmes, des gyrophares bleus dans la nuit et Calder qui gifle Goetz à toute volée…

– Quand les flics reviendront nous interroger, tu diras que tu as passé toute la soirée chez toi avec Goetz, vous n’avez pas bougé, vous avez joué au Scrabble, avait-il ordonné à Agnès avant de disparaître sans plus d’explication.

Elle s’était tournée vers Dimitri qui avait haussé les épaules.

– Ne cherche pas à comprendre ni à le dissuader. Déjà quand on était gosses, Goetz faisait une connerie et Calder payait l’addition. T’inquiète, ça l’arrange, Calder. C’est sa manière de garder le pouvoir.

– Une connerie? Parce que pour vous, c’est juste une connerie? Et en plus, il faudrait que je mente aux flics pour sauver la peau d’un mec qui me déteste et qui ne rate pas une occasion de me le montrer?

Agnès fouille les tas de papiers poussiéreux abandonnés sous son bureau, en vain. Elle croit pourtant avoir conservé les coupures de presse de l’époque, notamment cette photo de Calder, l’air perdu, à la sortie du tribunal. A tout hasard, elle branche son ordinateur pour cliquer sur Firefox. Server not found. Pas de miracle. Peu importe, elle peut se passer de Google pour refaire le match qui l’a opposée à Calder. Le tout dernier. Celui qu’elle a perdu. Elle se souvient de chaque détail à partir du moment où les flics ont débarqué, et particulièrement du regard narquois de Goetz, convaincu qu’elle se plierait à la volonté de Calder, comme toujours. Ils étaient une petite dizaine, réunis sur le seuil de la grange délabrée dans laquelle ils avaient installé leurs quartiers quelques semaines auparavant, avec la bénédiction d’un couple de jeunes fermiers acquis à leurs idées libertaires. Calder s’était subrepticement approché d’Agnès, l’avait prise par l’épaule et lui avait soufflé à l’oreille: «Je compte sur toi. Le Scrabble!» Sans l’oeil triomphant de Goetz posé sur elle à cet instant-là, elle aurait peut-être obtempéré. Par la suite, elle avait eu beau jeu de prétendre qu’elle n’était pas du genre à mentir, en particulier dans une histoire d’homicide. En réalité, elle avait pris sa revanche, à la fois sur le mépris affiché de Goetz et sur les sales coups de Calder. Bingo! Il n’y avait vraiment pas de quoi être fière. Elle les avait fixés, Goetz et Calder, l’un après l’autre, et avait hoché la tête lentement en signe de dénégation. Puis elle avait adressé un sourire moqueur à Goetz, soudain blême. C’est ce sourire que Calder ne lui avait pas pardonné.

A l’époque, Internet existait encore. Goetz aurait dû se renseigner sur les risques que comportait son expédition. Mais il voulait agir seul et vite, pour éviter que Calder ne s’en mêle. Les médias commençaient à s’intéresser à leurs combats, essentiellement pour la belle gueule de Calder, son charisme et ses punchlines incendiaires. On l’invitait aux débats télévisés, on l’interviewait au 20 Heures et la ménagère de moins de cinquante ans se pâmait en épluchant les pommes de terre. Goetz enrageait en silence, dans l’ombre de Calder depuis trop longtemps. Agnès l’avait percé à jour, il le savait et la harcelait dans l’espoir de se débarrasser d’elle. Lorsqu’on lui avait proposé d’aider un gamin érythréen à passer clandestinement en Angleterre, il avait vu une occasion de réaliser un coup d’éclat dans le dos de Calder et de faire briller, lui aussi, les yeux des filles. Goetz était jaloux comme un pou. Agnès l’avait fait remarquer à Calder longtemps auparavant. Il avait ri.

Il avait préparé son coup sommairement, sans trop se poser de questions, se contentant de croire sur parole ceux qui prétendaient que tout irait bien. Le garçon se prénommait Yasser, il était petit et frêle pour ses 17 ans, il tiendrait sans problème dans la valise bon marché que Goetz avait trouvée dans une solderie du quartier africain. Il avait payé par carte. Goetz, toujours si malin, avait dégainé sa carte pour acheter l’arme du crime. Yasser n’avait pas vraiment décidé de traverser la Manche dans la soute d’un bus à destination de Londres, plié en deux dans une valise. Yasser était un «bambino» qui n’avait fait qu’obéir à un cousin plus âgé. C’est ce qu’Agnès avait lu dans la presse.

Le téléphone de Calder avait sonné à 9 heures du matin ce samedi-là. Goetz était à Londres, seul dans le sous-sol de Victoria Station avec le cadavre de Yasser dans une valise. Même Calder, accoutumé à maîtriser ses émotions, en était resté coi.

Goetz avait été minable. Dans sa version des faits, il était la victime d’un malheureux concours de circonstances, la grève surprise du personnel des ferries qui avait bloqué le bus de longues heures à l’entrée du port. Des heures fatales à Yasser dont, étrangement, personne ne parlait. Quand Goetz avait cru judicieux de citer Brecht – «Celui qui combat peut perdre mais celui qui ne combat pas a déjà perdu» – Calder l’avait giflé puis avait vociféré pendant un bon quart d’heure avant de décider d’endosser la responsabilité de l’opération. «C’est à moi d’assumer l’incompétence et l’incommensurable bêtise de ceux qui me suivent», avait-il conclu en appuyant sur le dernier mot. Crucifié, Goetz n’avait pas protesté. Et les flics n’avaient eu qu’à ramasser tous les indices qu’il avait semés sur son chemin pour venir le cueillir. Il avait pris trois ans avec sursis et une grosse amende.

Agnès se souvient soudain d’un détail curieux. Dans le dernier sac poubelle jaune récupéré deux jours auparavant, elle avait remarqué, sans s’y attarder, la facture d’une compagnie de bus. A peine remise du périple italien de Calder et sa Prune, elle ne se sentait pas prête à en découdre avec une nouvelle évocation des jours heureux. Elle décachète l’enveloppe plastifiée renfermant la paperasse qu’elle souhaite conserver: des tickets de caisse et de parkings, des billets de train, des courriers administratifs, des étiquettes de vêtements, des post-it… Elle a inventé la vie connectée sans connexion. Elle parvient à prouver chaque jour qu’on n’a pas besoin de Facebook quand on a une poubelle. Elle remet la main sur la fameuse facture coincée entre un récépissé d’envoi recommandé et une note d’hôtel à Strasbourg. Le nom bien connu de la compagnie de bus lui saute aux yeux. Londres aller et retour pour 78€.

Impossible.

Calder n’a pas pu oublier…

LA SEMAINE PROCHAINE:

Les folies sont les seules choses qu’on ne regrette jamais.

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Attendez le prochain article de Femmes d’Aujourd’hui, il en vaut vraiment la peine :)