Roman de l’été, épisode 6: Noces de plastique

Roman de l’été, épisode 6: Noces de plastique
PaKaL

Tandis que la panne mondiale d’Internet s’éternise, Agnès garde un oeil sur Calder, son ex-amant, en fouillant ses poubelles à son insu. La présence de déchets incongrus l’oblige à admettre l’évidence: une fille rousse prénommée Prune s’est installée chez lui…

Les souvenirs sont du vent, ils inventent les nuages

Jules Supervielle (Le corps tragique)

Au 20 heures, un journaliste en reportage dans le métro accoste une ado plongée dans l’édition Folio de Belle du Seigneur. Feignant la stupéfaction, il lui lance: «Waouw! Tu as décidé de lire tout ça? C’est à cause de la mort d’Internet?» A cause de. Pas grâce à. Le journaliste doit être un BDR. C’est le jeu du moment: identifier les BDR, plus que jamais «au Bout Du Rouleau», coutumiers de ce genre de lapsus. Un peu plus tôt, on avait eu droit à un sujet sur les GPS qui perdent le nord et finissent tous par indiquer le même itinéraire, créant des bouchons inédits. Agnès éteint la télé. Les médias montent en épingle les petits tracas du quotidien, mais cette fois, la stratégie de la peur ne fonctionnera pas, l’air béat façon seventies affiché par les Déconnectés est une arme de séduction massive, la tendance ‘peace and love’ gagne du terrain, H&M lance sa nouvelle collection 10/Connected by Karl Lagerfeld et Julien Doré annonce la sortie fin juin d’un 45 tours intitulé Quoi Google? (Qu’est-ce qu’il a Google?).

Agnès avait peu à peu pris conscience de l’ampleur du chambardement. L’absence de poubelles devant la maison de Calder depuis 13 jours – une période de chômage technique inattendue – l’avait brutalement reconnectée à la réalité. Elle n’avait pas eu le temps d’explorer le champ des nouveaux possibles: la veille au soir, un sac poubelle tout maigrichon l’attendait, posé contre la façade de Calder. Il était de retour. Avec Prune? Agnès avait lu récemment un article sur le spring break, le grand nettoyage de printemps qui balayait les couples mités. Elle avait bon espoir, Calder ne pouvait pas s’amouracher bien longtemps d’une carnivore adepte de brocolis et de cosmétiques testés sur les animaux.

L’Italie! Elle est partout dans la poubelle. Trois sachets de sucre du Sant’Ambrogio Caffè à Florence. C’est là qu’ils prenaient leur petit-déjeuner après une nuit pénible, Prune n’ayant cessé d’enduire ses coups de soleil de Biafine et de geindre dès que Calder tentait une approche. Un ticket de caisse de 1,82 € dans une pharmacie de Sienne pour une boîte de paracétamol. «Pas ce soir, Calder, j’ai la migraine.» En plus! Deux entrées pour la Torre Guinigi à Lucca. Prune boudait parce qu’il faisait trop chaud. Pourquoi se farcir l’ascension de cette ruine si elle ne peut même pas poster un selfie de son bonheur toscan une fois au sommet? Déjà qu’elle n’a pas pu modifier sa situation amoureuse sur Facebook…

Et les Baci di Perugina! Agnès imaginait les gloussements de Prune, impatiente de découvrir la maxime dissimulée sous le chocolat. «Le cose più belle della vita non sempre si vedono con gli occhi.» Son accent surjoué, plus ridicule qu’attendrissant, et sa façon erronée de prononcer «otchi». Ce voyage a été un fiasco, Agnès veut s’en convaincre. C’est dans un moment comme celui-ci que le manque d’Internet se fait cruellement ressentir. Florence, Lucca, Sienne… Ce ne sont que des noms, Agnès veut des images, des infos, elle a besoin de visualiser le décor des amours foireuses de Calder. Un sentier escarpé que Prune refuse d’emprunter pour ne pas abîmer ses sandales neuves, un gîte agriturismo qu’elle dénigre à cause de l’odeur des vaches et de l’équipement spartiate, la baignade dans une rivière qu’elle écourte en raison de la fraîcheur de l’eau, la visite d’une énième église qui ressemble comme deux gouttes d’eau bénite à la précédente… Prune est une BDR doublée d’une emmerdeuse finie, ainsi en a décidé Agnès. Et, en bon refuznik méfiant à l’égard des technologies liberticides, Calder est forcément un Déconnecté. Ça ne peut pas marcher entre eux. CQFD.

Agnès emprunte le Guide du Routard Toscane dans une bibliothèque pour retracer leur parcours, le soir même, entortillée dans son drap moite. Une canicule – inédite, elle aussi selon la presse – frappe le pays tout entier. Les systèmes de climatisation déréglés par la «Grande Panne» ne sont d’aucun secours, le macadam des routes se métamorphose en marshmallow, on s’attend à voir surgir des araignées géantes et de gigantesques champignons rouge et blanc comme dans L’étoile mystérieuse. A la rubrique «Florence» du Guide, elle trouve une mention du Sant’Ambrogio. «Au bout de la via Pietrapiana. Ouvert de 7 à 1 h. Fermé le dimanche. Beau décor Art déco noir et blanc. Bonne musique. Endroit branché. Grand choix de cocktails. On peut y consulter la presse internationale.» Calder et Prune se sont engueulés, ils se sont repliés dans un endroit public pour ne pas devoir s’adresser la parole (sauf pour marmonner des excuses si, par inadvertance, leurs coudes se frôlent. Oui, ils en sont là…). Calder passe en revue la presse internationale sans accorder un regard à Prune. Elle se demande ce qu’elle fout avec ce mec ombrageux, autoritaire et colérique.

Agnès pleure. Il n’avait pas le droit. L’Italie, c’était avec elle, neuf ans auparavant. Une autre de ses lubies. Il avait subitement plaqué sa bande de squatteurs pour rejoindre un ami d’enfance égyptien qui vivait sur un chalutier délabré à Fano, une minuscule station balnéaire de la région des Marches. Agnès pleure en se souvenant de la brume fantomatique surplombant l’Adriatique lorsque l’avion entamait sa descente sur Ancona. Elle traversait le petit aéroport quasi désert et le parking jusqu’au chemin de fer en chantonnant un extrait du Dernier des Bevilacqua de Christophe. «Ma l’estate senza te, non è possibile per me. Le scriverò nel cuore mio, l’amore diventerà blu, in silenzio immobile. In silenzio. In silenzio.» C’était son rituel secret pour conjurer le stress. Elle n’avait que quatre minutes pour attraper le train à destination de Fano. Calder l’y attendait devant la gare, au sommet des escaliers. Il la serrait jusqu’à l’étouffer, sans un mot, longtemps, longtemps avant de l’entraîner à l’hôtel dont ils ne sortaient que le lendemain en fin d’après-midi. Avec elle, il ne songeait pas à escalader des tours, à compulser la presse internationale dans un café branché. Avec elle, il n’avait pas besoin de Baci di Perugina pour savoir que «les plus belles choses de la vie ne se voient pas toujours avec les yeux». Il les fermait et se laissait aimer. Il ne peut pas avoir oublié leur «kebab time» de 16 heures, quand, affamés, ils se résignaient à quitter la chambre pour se goinfrer de frites sauce algérienne dans une cambuse miteuse en face de l’Arc d’Auguste.

C’est sur le quai de la gare de Fano qu’elle avait vu Calder pour la dernière fois. Le drame s’était produit juste après.

LA SEMAINE PROCHAINE:

Le silence est comme l’ébauche de mille métamorphoses.

Retrouvez les autres épisodes en cliquant ici!

Continuez votre lecture ci-dessous, après la publicité

Attendez le prochain article de Femmes d’Aujourd’hui, il en vaut vraiment la peine :)