Roman de l’été, épisode 5: Rien ne se passe jamais comme prévu

Roman de l'été, épisode 5: Rien ne se passe jamais comme prévu

Résumé des épisodes précédents… Après un mariage malheureux suivi d'un divorce houleux, une jeune femme tente de se reconstruire dans les bras d'un richissime bad boy. Conte de fées ou malédiction? Son frère rêve de s'octroyer une part du gâteau.

Au nom du pèze

     Il va falloir jouer serré. S'il la recontacte maintenant, après deux ans de guerre froide, elle le verra arriver avec ses gros sabots. Peut-être devrait-il attaquer sur le front des enfants: "Si tu savais à quel point mes neveux me manquent…" Pas crédible, il s'est tellement soucié d'eux depuis leur naissance que c'est à peine s'il se souvient de leurs prénoms! Il tape du poing sur son bureau, furieux contre lui-même. Quel con… Quand il pleut, l'imbécile apporte à boire aux poules, songe-t-il, amer. Sa passion pour les proverbes, sa sœur l'a toujours raillée. Plus exactement, elle s'est toujours moquée de lui de manière générale, de ses pieds en dedans, de ses cheveux carotte, de son érudition, de son goût pour les digressions et de sa collection de distributeurs de bonbons PEZ… La critique est aisée, l'art est difficile. Ça fait la maligne et ça ne sait même pas que PEZ est la contraction du mot allemand "pfefferminz" signifiant "menthe poivrée", le premier goût à avoir été commercialisé, "pour rafraîchir l'haleine des gens distingués".

 

     A propos de pèze, pourquoi n'a-t-il pas eu le flair de l'épauler, elle, au moment du divorce? Il s'est bien planté dans ses calculs en prenant ouvertement parti pour son beau-frère. Il s'était imaginé qu'en lui accordant son soutien – ses supporters ne se bousculaient pas au portillon à l'époque – il aurait pu grappiller des miettes, sonnantes et trébuchantes, de sa gratitude. Ils n'avaient jamais été copains comme cochons, soit, mais une main tendue au moment où tout le monde vous considère comme un parfait salaud, normalement ça ne se refuse pas. L'autre l'avait superbement ignoré. Pas question de le laisser entrer, même par la petite porte, dans le sérail qu'il fréquentait.

     Les relations avec sa sœur n'ont jamais été au beau fixe. Leurs parents auraient souhaité n'avoir que des garçons. Les filles, ça fait des manières pour tout, ça pleurniche pour rien, il faut leur tenir la bride pour les empêcher de se compromettre avec le premier venu et dénicher un beau parti pour celles qui s'avèrent incapables de poursuivre des études. Il avait donc une place de choix dans la famille et elle s'évertuait à la lui faire payer. Elle avait été particulièrement blessée quand une cousine lui avait rapporté une anecdote cruelle: à sa naissance, leur père avait mis plus d'une semaine à lui attribuer un prénom, comme si le fait de ne pas la nommer pouvait suffire à la faire disparaître.

 

     Dès le moment où leur mère a fichu le camp avec un marchand de papier-peint, la situation a empiré. Ils ont poussé comme de la mauvaise herbe dans une grande maison lugubre, chacun terré dans son coin, tentant de se fondre dans le décor pour éviter le courroux d'un patriarche à l'ancienne, plutôt prodigue – ils n'avaient jamais manqué de rien – mais autoritaire et froid, prompt à s'agacer pour un cri ou un rire. On la disait timide et complexée, elle était fourbe et sans scrupules. Championne toute catégorie des coups par derrière. Les enfants des forgerons n'ont pas peur des étincelles. Son plus haut fait d'armes, c'est l'agression contre la seconde femme de leur père qu'elle a toujours jalousée. Poussée dans l'escalier, rien que ça. La pauvre avait été légèrement blessée et durablement traumatisée. "Tu te rends compte que tu aurais pu la tuer?", lui avait-il demandé. Elle avait répondu platement: "J'étais en colère, ça m'a soulagée." Bien perchée quand même, la frangine!

 

     Il aurait dû se douter qu'elle retomberait vite sur ses pattes après le divorce. Qui est né chat pourchasse les souris. Elle éprouve un besoin viscéral de se vautrer dans le luxe. Toute petite déjà, elle exigeait un oreiller garni de duvet d'oie et un savon directement importé d'Alep quand le reste de la famille se satisfaisait d'un bourrage synthétique et d'un Palmolive. La spécificité du savon d'Alep provient de sa fabrication à base d'huile d'olivede deuxième pression, d'huile de baies de laurier, d'eau et de… Il hésite et se concentre un instant, les yeux clos. De soude végétale, bien sûr, la fameuse salsola kali! Il se demande combien pèse son nouveau micheton. Lourd, très lourd, à ce qu'on raconte. Pourvu qu'elle l'épouse. Il sera forcément invité au mariage et n'aura plus qu'à tendre sa souricière. Cette perspective lui arrache un sourire. Elle est tout à fait capable de lui mettre la corde au cou. D'abord parce qu'elle a besoin d'être rassurée en assurant ses arrières, ensuite parce qu'elle a toutes les chances de précipiter sa vieille chouette d'ex belle-mère dans la tombe en plaçant ses gosses sous la coupe d'un pareil margoulin. Reste à voir si elle est prête à déshabiller Pierre pour habiller Paul.

 

     Rien ne se passe jamais comme prévu. En héritant de la propriété familiale, il avait cru tirer le gros lot avant de réaliser qu'il y avait la toiture à rénover, les salles de bain à moderniser, la plomberie et l'électricité à remettre aux normes, la chaudière à remplacer, le parc à réaménager… Il avait mouillé la chemise mais asséché les comptes. L'argent est bienvenu même en un torchon sale. Et qui en a plein les poches? Le sympathique petit fiancé. Ou tout au moins son père selon l'article en page 18 du magazine économique qui traîne sur son bureau. Débuter comme vendeur de machines à coudre et figurer soixante ans plus tard dans le classement des cent plus grandes fortunes d'Europe, c'est de la belle ouvrage, vraiment. Cette fois, pas question de rater le coche. Pas question de rater LA coche plutôt, la vieille truie destinée à être abattue, dans le vocabulaire de la charcuterie. Il se gondole tout seul, ravi de cette petite plaisanterie en loucedé. En douce. Un mot emprunté au loucherbem justement. Il tente de se rappeler le fonctionnement de ce jargon des bouchers parisiens et lyonnais du 19e siècle: on reporte la consonne initiale à la fin du mot et on la remplace par un L puis on ajoute un suffixe argotique comme… Mais voilà qu'il s'égare encore!

 

     A présent, il est au pied du mur. Il devient urgent de trouver un moyen de rentabiliser la propriété pour avoir une chance de la conserver. Comme à chaque fois que le découragement menace de l'envahir, il se tourne vers sa collection PEZ pour y puiser un semblant de réconfort. La figurine du King semble lui adresser un clin d'œil complice. "It's now or never? Je le sais bien, Elvis." Il se sent aussitôt rasséréné. Quelque chose est sur le point d'arriver, c'est sûr.

 

Texte: Myriam Berghe

>> Lire les autres épisode? Cliquez ici!

Continuez votre lecture ci-dessous, après la publicité

Attendez le prochain article de Femmes d’Aujourd’hui, il en vaut vraiment la peine :)