Roman de l’été, épisode 4: Rien ne se passe jamais comme prévu

Roman de l'été, épisode 4: Rien ne se passe jamais comme prévu

Résumé de l'épisode précédent Après un mariage malheureux suivi d'un divorce houleux, une jeune femme tente de se reconstruire dans les bras d'un richissime bad boy. Conte de fées ou malédiction? Son ex belle-mère lui a toujours souhaité bien du bonheur. Ou pas…

Le clou de son cercueil

     Une épouvantable erreur de casting. Une épine dans le pied. C'est ainsi que la vieille dame qualifie la mère de ses petits-enfants adorés. Le connaissant par cœur, elle aurait dû mettre la puce à l'oreille de son fils bien avant le mariage. Il aimait les tigresses, pourquoi diable était-il allé nous dégoter cette biche effarouchée? Elle n'était pas taillée pour supporter sa froideur et son égocentrisme, la pauvrette. Elle n'était pas armée pour entrer dans une famille où l'étalage des sentiments s'apparente au comble du mauvais goût. Mordre sur sa chique, c'est un concept totalement étranger à cette petite. Au début, elle avait bien tenté de donner le change mais ce n'est pas à un vieux singe que l'on apprend à faire des grimaces. Ce regard anxieux qui vacille, ce sourire qui vire au rictus, la vieille dame perspicace a très vite su les interpréter. Une gamine instable, un brin mal éduquée. Elle se souvient avec effarement de la fête donnée pour son soixante-huitième anniversaire. Un véritable fiasco. La sachant farouchement opposée à l'utilisation de la fourrure animale, la garce avait trouvé le moyen de lui offrir une horrible étole de vison – "vintage comme vous, chère Belle-Maman" – et elle avait terminé la soirée la tête dans la cuvette des toilettes, vomissant toute sa bile en même temps que son trop-plein d'alcool. Leur entretien complice de la semaine précédente pouvait-il avoir exercé sur elle un effet néfaste? Peut-être estimait-elle qu'une belle-mère n'a pas pour devoir d'informer sa bru d'une énième infidélité de son époux? La vieille dame débonnaire avait agi de manière adéquate, pour la forcer à reprendre les choses en main avant qu'il ne soit trop tard. Mais cette sotte en avait fait tout un pataquès…

 

     Rien ne se passe jamais comme prévu. Dès le retour de voyage de noces, elle avait tendrement pris la petite sous sa coupe afin de l'éclairer sur l'attitude que doit adopter une épouse modèle, mais allez savoir pourquoi, cette idiote s'était montrée rétive. Il fallait pourtant qu'elle sache que l'homme qu'elle avait épousé n'était pas un parangon de vertu. On a beau être une mère aimante, on n'en reste pas moins lucide. A quoi bon se bercer d'illusions, le mariage n'est pas une partie de plaisir, plus vite on en a conscience, plus vite on est capable de manœuvrer la partie adverse. C'est également ce qu'elle avait enseigné à son fils. Pas de jaloux, ils pouvaient ainsi aborder leur vie conjugale à armes égales. Lui aussi, elle l'avait mis en garde, notamment lorsqu'il lui vantait le regard angélique de sa tendre moitié. "Matois", avait-elle cru bon de souligner. Ou son sourire attendrissant. "Mielleux", avait-elle corrigé. Oui, elle en est convaincue, partager son expérience de la vie, c'est le rôle de toute maman qui se respecte.

 

     A propos de maman, lorsque leur premier enfant est venu au monde, quelle bourde elle leur a évité de commettre! Cette petite écervelée s'était mis en tête de le prénommer Jonathan. Heureusement, mise au parfum par son fils, elle avait pu y mettre le holà. Dans la famille, on respecte la tradition. L'aîné porte le prénom d'un aïeul, un point c'est tout. Jonathan! Affubler d'un prénom de goéland un petit d'homme destiné à devenir un aigle, quelle belle manière de le propulser dans l'existence… La vieille dame magnanime avait mis cette idée stupide sur le compte de l'ignorance, sans accabler sa bru déjà tellement éprouvée par l'accouchement. Il faut pouvoir se montrer charitable envers les esprits faibles. Mais elle avait tout de même admonesté son fils pour le bien du couple: cette petite simplette ne devait pas se croire tout permis, il était grand temps de resserrer la vis. Ce conseil avisé n'était pas tombé dans l'oreille d'un sourd. Dans les mois qui avaient suivi cette fructueuse conversation, elle avait remarqué avec satisfaction que sa bru filait droit. Pas le moindre geste inconvenant, pas un mot plus haut que l'autre. D'ailleurs, elle ne parlait plus du tout, elle semblait perpétuellement en méditation. Tant mieux. Un peu de plomb dans la cervelle ne pouvait pas lui faire de tort. Elle qui adorait écumer les boutiques de luxe, les instituts de beauté et les discothèques, elle restait désormais à la maison, dans la douceur du foyer, comme il sied à une jeune mère de vingt-deux ans. Elle avait chaleureusement félicité son fils pour ce revirement de situation, un jour où il était passé l'embrasser en coup de vent, accompagné d'une amie. Elle avait insisté pour les garder à dîner, la soirée avait été délicieuse. Le dimanche suivant, désolée de constater le peu d'appétit de la petite, la vieille dame bienveillante lui avait vanté le fameux coup de fourchette de cette sympathique jeune femme, afin qu'elle en prenne de la graine. Bien sûr, selon son exécrable habitude, elle l'avait mal pris et avait fracassé ses couverts sur son assiette avant de quitter la table comme une furie. Décidément, elle ne comprend pas ces filles qui s'obstinent à vouloir ressembler à un sac d'os! Ne mangeant pas à leur faim, elles sont totalement incapables de contrôler leurs nerfs et voilà le résultat: un paisible repas dominical qui se transforme en psychodrame. Et encore un fois grâce à qui?

 

     Elle soupire. Elle avait tant espéré se tromper tout au long de ces années, mais, bien évidemment, elle avait vu juste. A l'instar des trois singes de la sagesse, lorsque les potins concernant les infidélités de sa belle-fille étaient parvenues jusqu'à elle, la vieille dame indulgente s'était masqué les yeux, bouché les oreilles et n'avait pipé mot. Sauf, bien sûr, au premier concerné. Elle n'allait quand même pas laisser cette gourgandine le ridiculiser impunément. La complaisance a des limites. Si elle avait eu avec son fils une longue conversation, elle avait toutefois tenue à rester neutre. "Si tu estimes le divorce inévitable, qui suis-je pour m'y opposer?", avait-elle conclu, non sans une immense tristesse. Elle l'avait tant aimée, tant choyée, cette petite…

 

     Et la voilà aujourd'hui qui s'affiche avec ce parvenu, aussi vulgaire que médiocre. Un escroc à la petite semaine. Un fruit pourri. Quel modèle pour ses petits-enfants adorés… Cette pensée la détruit. Hélas, elle doit s'avouer vaincue: comment une vieille dame dévastée et impuissante, dépourvue de toute fourberie, trouverait-elle donc le moyen de leur mettre des bâtons dans les roues?

Texte: Myriam Berghe

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