Roman de l’été, épisode 4: Noces de plastique

Roman de l’été, épisode 4: Noces de plastique
PaKaL

Alors qu’une panne prive la planète de tout accès à Internet, Agnès retrouve la trace de Zeno Calder, son grand amour perdu huit ans auparavant. En rôdant devant chez lui, elle découvre un sac poubelle éventré sur le trottoir… Quoi de plus bavard que des ordures? Assaillie par ses souvenirs, Agnès se transforme en voleuse de poubelles…

Vivre, c’est s’obstiner à achever un souvenir

René Char (La parole en archipel)

– Scheiße! Ksoa! Khala! Shit! Tabarnak!…

Des millions de personnes, disséminées à travers le monde, sont probablement en train de pousser le même juron, au même instant, parce que les infos, les photos ou les adresses dont elles ont un besoin urgent se sont évanouies dans les limbes du Net. Agnès, elle, lance un «merde!» rageur. Comment décoder la liste de noms dénichée dans la poubelle de Calder sans l’aide de Google, Facebook, Instagram, LinkedIn et toute la clique? Elle la relit attentivement, on n’est jamais à l’abri d’une fulgurance surgie du fin fond de la mémoire.

– Mais enfin, c’est QUI, tous ces gens?

Agnès se perd en conjectures: un mémo des dernières conquêtes de Calder? Non, ça ne colle pas, impossible de l’imaginer exerçant son charme viril sur «Gaëtan, le mari de Rose Pierre»! Les invités à une soirée? Vingt-six filles pour un mec? Bon amusement, Gaëtan! Une équipe de foot féminine composée des joueuses, des remplaçantes et du coach? Ça ne fait pas le compte et Calder déteste le spectacle sportif qu’il considère comme une aliénation de masse. Une liste de donneurs compatibles pour une greffe quelconque? Il n’en a pas besoin, ses résultats d’analyse sanguine récupérés dans une poubelle précédente frôlaient la perfection. Une chorale? Pour quoi faire? Aller entonner Bella Ciao sous les fenêtres des participants au G20? Un récapitulatif des généreux donateurs qui soutiennent son action? Quelle action, d’abord? Aux dernières nouvelles, Calder le Magnifique s’est dégotté un job de planqué dans une ONG.

«Google, pourquoi m’as-tu abandonnée?»

La Grande Panne a scindé le monde en deux, creusant un abîme d’incompréhension entre ceux qui ont la sensation de revivre et ceux qui ont vu une partie d’eux-mêmes mourir avec Internet. La veille, au JT, Agnès a vu un reportage sur la tragédie de ces couples qui vivent séparés par des milliers de kilomètres, brutalement privés de Skype. Puis un autre à propos des migrants en errance sur les routes des Balkans, perdus sans le GPS intégré dans ces smartphones qu’on leur reproche si souvent de posséder, en assimilant un instrument de survie indispensable à un luxe obscène «qui prouve bien que patati et patata», on connaît la chanson.

Cette complication inattendue, Agnès la prend comme un défi personnel, un «Poubelle Challenge» rien que pour elle, pas l’une de ces grands-messes du panurgisme qui pullulaient sur Facebook et auxquelles elle n’accordait aucun intérêt. Cette enquête à l’ancienne a quelque chose d’enivrant. Confisquez l’ordinateur de Lisbeth Salander, l’héroïne de Millenium, elle se servira de la technologie des petites cellules grises, chère à Hercule Poirot.

On faisait comment, avant, quand on cherchait la solution à un problème? Et dire qu’on ne peut même pas surfer sur trucs-de-grands-meres.com pour se rafraîchir la mémoire. Ni se défouler en explosant les bonbons de ce foutu niveau 515 au lieu de s’exploser les yeux sur les Stéphanie et les Laetitia, sur la mystérieuse Lme, sur ces noms aux consonances internationales mêlés à ceux qui fleurent bon le terroir… Un réseau secret d’activistes écologistes peut-être? Non, ça manque d’hommes. La liste des candidats à un poste dans son ONG? Non. Ce favoritisme flagrant à l’égard de «Gaëtan (le mari de Rose Pierre)», ce n’est pas le genre de la maison Calder, bâtie sur la rigueur, la transparence et l’égalité. Des principes auxquels Calder ne déroge pas. A l’une ou l’autre exception près, mais a priori «Gaëtan» n’a pas le profil de ces exceptions, généralement blondes et filiformes, adeptes de la chemise en coton équitable qu’elles étaient toujours prêtes à mouiller pour lui faire miroiter le Grand Soir. Et lui qui se laissait faire…

– Tu compenses, lui dit Alexandra à qui elle vient de confier son obsession pour les ordures de Calder.

– Je compense quoi?

– Internet! O.K., tu es obsédée par ce mec, tu sais où il habite, tu peux être chez lui en dix minutes, sonner à sa porte, te marier et avoir beaucoup d’enfants. Mais ça ne t’a même pas traversé l’esprit. Ce que tu veux, c’est des retrouvailles virtuelles et comme il n’y a plus de virtuel, tu te sers de ses poubelles comme tu te servirais des réseaux sociaux. Sans faire d’analogie douteuse, quoique… Je te fais la consultation à 50 balles!

– Tu devrais écrire une monographie à ce sujet.

Alexandra écarquille des yeux interrogateurs.

– Tu n’as jamais lu Agatha Christie? Son personnage le plus marrant, Thomas Beresford, il embrouillait les gens avec des théories fumeuses énoncées sur un petit ton arrogant comme le tien à l’instant, et prétendait toujours vouloir «écrire une monographie à ce sujet». Laisse tomber. Bon, je fais quoi maintenant?

– C’est pas compliqué, tu vas le voir ou tu arrêtes tout et tu redeviens normale. Frustrée par cette saloperie de panne mais normale. Sors, c’est la fête partout, tout le temps, tu as vu ça, au moins? Profite, ça ne va pas durer, Internet va revenir.

Agnès a vu, sans réellement se sentir concernée, ni même attirée par les happenings constants, provoqués par des «Déconnectés» euphoriques, ainsi baptisés par les médias en opposition aux BDR déprimés, en référence à leur exclamation devenue culte: «Il revient quand, Internet? Je suis au Bout Du Rouleau». Le problème d’Agnès ne date pas de la Grande Panne. Elle n’a jamais eu le sens du lien social. A quoi bon? Une rencontre n’est que le début d’une séparation, dit un proverbe japonais, et Agnès a une peur infantile de la séparation. «Mon ver solitaire», disait parfois Calder, dans un séisme de magnitude 8,9 sur l’échelle de Richter de ses attendrissements. Ça faisait ricaner ce pou de Goetz qui la surnommait «Kleiner Wurm», petit ver. Elle était assez bête pour s’en réjouir, convaincue de représenter une menace pour leur relation fusionnelle. Mais il n’avait jamais été dupe de son pseudo engagement à leurs côtés. Il savait que sa seule Zone à Défendre, c’était Zeno Calder… avec les armes d’un petit ver.

Alexandra fronce le nez et plonge une main dans le sac poubelle.

– C’est quoi, ça? s’exclame-t-elle en brandissant un os.

 

*Merci aux internautes qui se sont manifestées sur la page Facebook de Femmes d’Aujourd’hui pour souffler les noms figurant sur «la liste».

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