Roman de l’été, épisode 3: Noces de plastique

Roman de l’été, épisode 3: Noces de plastique
PaKal

Tandis qu’une panne générale d’Internet fige le monde dans la stupeur, Agnès retrouve la trace de Zeno Calder, son grand amour perdu huit ans auparavant. En rôdant devant chez lui, elle découvre son sac poubelle éventré sur le trottoir et le pique. Les ordures se transforment alors en madeleines de Proust, exhalant un étrange parfum de retrouvailles. Et soudain, L’Annonce…

« Sois sage, ô ma douleur, et tiens-toi plus tranquille » 

Charles Baudelaire (Recueillement)

– «Depuis L’Annonce, tout a changé parce qu’on a TOUS changé, constate Yann, un webmaster en chômage technique. Moi, par exemple, je fais partie de ces mecs à qui on vient d’annoncer que leur job n’existe plus puisque le web n’existe plus. Je devrais paniquer comme un fou. Et bizarrement, non. Je me sens même plutôt cool.

Les autres renchérissent. C’est vrai. Quelque chose d’indéfinissable dans l’air. Une certaine légèreté. Comme un souffle de liberté après dix ans de taule… D’ailleurs, ces dernières années, combien de fois se sontils donné rendez-vous sur une terrasse, au soleil, un jeudi au beau milieu de l’après-midi?

– Il y a deux mois, on aurait juré qu’on ne pourrait plus vivre sans Internet. Maintenant, on commence à réaliser que l’hyperconnexion nous faisait crever à petit feu. Internet, c’est un serial killer, approuve Alexandra.

– Sérieux, draguer en vrai, c’est chaud quand on est habitué à Tinder, rigole Angie, une petite brune au coeur d’artichaut. Surtout quand on vient de se faire plaquer et par Netflix et par Spotify!

– Moi, ce que je trouve pénible, c’est d’être tenu à l’écart des grands événements de votre vie, rétorque Max, en hélant le serveur pour commander une autre bouteille de blanc.

– Quels grands événements?

– Tous vos motifs de fierté: ce que vous bouffez à midi, la consistance du caca du petit dernier, la destination de vos prochaines vacances sublimes, forcément sublimes, le motif de votre indignation quotidienne, toussa toussa…

Agnès écoute ses amis, l’esprit ailleurs. L’Annonce, elle s’en fout. Internet peut végéter dans un coma profond durant des années si ça lui chante, on peut même le débrancher et lui organiser des funérailles planétaires avec Céline Dion qui chante l’Ave Maria, elle s’en fout, confinée dans sa bulle. Nul besoin de questionner Google puisque les seules réponses susceptibles de l’intéresser pourrissent au fond d’une poubelle. Quant aux désagréments… Internet aussi pouvait être poisseux, dégoulinant de saleté, imprégné d’une odeur nauséabonde…

En quelques jours, Agnès est passée pro dans le ramassage et le recyclage de déchets, le quotidien de Calder sans elle prend forme sous ses doigts. En imaginant qu’il ait fini par museler sa méfiance d’activiste à l’égard des réseaux sociaux, ce n’est pas sur Facebook qu’elle aurait pu dénicher sa fiche de salaire ou ses résultats d’analyse sanguine. Dans sa poubelle, oui. Avec toute une pile de courrier même pas décacheté, comme avant, à l’époque où ce calamiteux réflexe n’avait pas encore été baptisé «phobie administrative». Lui, il disait «mon grand nettoyage de printemps», sans même accorder un regard aux en-têtes des enveloppes qu’il balançait aux ordures. Elle note que son pouvoir d’achat a nettement augmenté depuis qu’il occupe un poste de cadre dans une ONG internationale; elle est soulagée d’apprendre que ce n’est pas pour raisons médicales qu’il a délaissé le terrain, sa prise de sang ne révélant rien d’autre qu’une légère augmentation des leucocytes. Elle sourit. C’est drôle, ils se sont perdus de vue depuis huit ans mais elle en sait plus sur son état de santé que lui-même.

«Je voudrais que tu te rappelles, notre amour est éternel et pas artificiel.» Le violon de Louise Attaque s’insinue dans l’esprit d’Agnès dès qu’elle se lance à l’assaut d’un nouveau sac de détritus. Elle vit avec Calder de manière fusionnelle… mais séparément et à quelques jours de décalage, le temps de piquer la poubelle, de l’autopsier, de reconstituer la scène du crime et de la reproduire. Elle s’est transformée en une sorte de copycat. Elle sent sur sa peau l’odeur de Calder, celle de «leur» gel douche, de «leur» déo for men. Elle achète ses marques et singe tant bien que mal sa cuisine, étouffant dans l’oeuf ses appétits viandards pour se nourrir de graines germées, de salades d’épeautre et autres machins étranges qu’elle peine parfois à associer.

La première fois qu’elle avait vu Zeno Calder, c’était dans un sujet du JT. Il s’opposait à la construction d’un aéroport dans une petite commune rurale qui vivait tranquillement de pêche et d’agriculture. Agnès avait d’abord vu sa belle gueule tourmentée, ses boucles en bataille, ce poing serré d’où suintait la colère, et puis son regard dur qui l’avait flinguée à bout touchant. «Ce mec, c’est un guerrier», avait-elle pensé. Le charisme de Calder et son autorité naturelle l’avaient propulsé au-devant des caméras, il s’était improvisé porte-parole de la bande de refuzniks qui avait installé son campement sur la lande et bloquait tous les accès au site du futur aéroport. Les journalistes se l’arrachaient. Un bon client.

Un jour, Agnès avait repéré une adresse mail sur une camionnette devant laquelle Calder, poing levé, hurlait sa rage, après une énième provocation du gouvernement. Elle lui avait écrit un message légèrement flagorneur. «Il faut flatter la vache avant de la traire, c’est un proverbe égyptien qui faisait le bonheur du gigolo de ma mère. Tu m’as pris un peu pour un con avec ton mail de courtisane, non?», lui avait-il demandé, bien plus tard, en écartant une mèche de cheveux pour l’embrasser dans le cou.

Une bande d’ados excités slalome entre les tables, un grand échalas en bermuda, torse nu, a calé sur son épaule un ghetto-blaster réchappé des années 80. Il hurle: «Internet est mort, vive la vie!» Le flow de Damian Marley emplit l’espace: «Beautiful/ Here we go again/ My love/ You know/ I will never let you go/ My love/ Beautiful/ Here we go.» Les occupants des terrasses applaudissent crescendo, en rafale lorsqu’un couple se lève et se met à danser, sitôt imité par d’autres. En un instant, la rue s’embrase, le garçon pousse le son, ceux qui sont restés attablés battent des mains, un tourbillon de couleurs déferle sur le bitume, barrant le passage aux voitures. Comme hypnotisés par les vibrations de l’air, conducteurs et passagers sortent de l’habitacle et se mêlent à la foule.

– «Agnès, qu’est-ce que tu fous? Viens, c’est génial!», crie Alexandra.

Agnès ne peut pas, elle a poubelle. Dans celle qui l’attend, elle a repéré une liste qui n’en finit pas de l’intriguer. Elle a besoin de comprendre. Agnès déteste qu’on lui résiste. Et Calder lui a toujours résisté. Hashtag revanche, comme on disait avant.

LA SEMAINE PROCHAINE:

Vivre, c’est s’obstiner à achever un souvenir.

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