Roman de l’été, épisode 2: Noces de plastique

Roman de l’été, épisode 2: Noces de plastique
PaKaL

Tandis qu’une panne générale d’Internet fige le monde dans la stupeur depuis trois semaines, Agnès retrouve la trace de Zeno Calder, son grand amour perdu 8 ans auparavant. En rôdant dans le quartier, elle découvre son sac poubelle éventré sur le trottoir. Un objet échoué dans le caniveau attire son attention…

Ne me secouez pas, je suis plein de larmes

Citation d’Henri Calet (Peau d’ours)

Obélix!

Agnès s’agenouille et récupère du bout des doigts la figurine constellée de sauce tomate. Obélix balancé aux ordures? Elle est perplexe. Calder ne se séparait jamais de ce vieux jouet mécanique, le lot de consolation offert par son père le jour où il l’avait expédié rejoindre sa mère en Egypte, dans l’espoir de pourrir sa love affair avec le type brutal qui avait «fait naufrager les papillons de sa jeunesse»! Calder riait de la fureur de ses potes à Alexandrie lorsqu’il prétendait que le nez d’Abou Al-Hôl avait été fracassé par Obélix. Il utilisait toujours son nom arabe pour désigner le Sphinx de Gizeh, Agnès trouvait ça du dernier chic.

Elle tourne la clé fichée dans le dos du Gaulois. Il éructe un bref «krrr» et puis plus rien.

– A quoi tu t’attendais, Obélix? Il est comme ça, Calder. Il te casse puis il te jette. Ne te plains pas, tu as de la chance. Moi, quand ça m’est arrivé, il n’y avait personne pour me ramasser dans le caniveau.

Ce ronronnement poussif qui se rapproche… Le camion-poubelle! Elle nettoie à la hâte la sauce coagulée sur la figurine, jette un regard sur le sac crevé… et, mue par un réflexe incontrôlable, s’en saisit, le fourre dans le coffre de sa voiture et se fond dans le crépuscule en sifflotant les premières notes d’Alexandrie, Alexandra.

De retour chez elle, elle déverse le contenu de la poubelle sur le carrelage de la cuisine et s’agenouille avec la dévotion d’une fidèle devant les reliques de son saint patron. Secouée, elle pleure.

Elle pleure sur un pot de confiture aux myrtilles. Calder le terminait toujours à la petite cuiller et ses dents devenaient bleues comme les reflets de sa barbe naissante.

Elle pleure sur le papier kraft qui avait servi d’emballage à deux kilos de pommes de terre Charlotte. Charlotte, c’était cette blondasse en minishort que Calder avait emballée dans son dos au Forum social de Porto Alegre, son «repos du guerrier» après les échauffourées.

Elle pleure sur une poignée de cotons-tiges maculés de cérumen. Sa langue se rappelle le goût âcre de l’oreille de Calder qu’il lui arrivait de léchouiller sans passion mais avec application.

Elle pleure sur un Kleenex séché, roulé en boule. Puis en use pour éponger sa morve et ses larmes. Mais ce qui l’achève, c’est un post-it poisseux agglutiné à une boîte de sparadraps, un post-it jaune, bien faux-cul avec sa petite dégaine inoffensive.

L’écriture horizontale de Calder, la barre autoritaire du T, le souvenir d’anciens messages tout aussi abscons la pulvérisent. Dimi et Goetz… Mais bien sûr, comment a-t-elle pu passer à côté? Le sachet froissé de Crocodiles Haribo, c’est Goetz. D’un coup de canines, il arrachait le moelleux de leur ventre bombé et le gardait pour la bonne bouche. Sauvage et viandard, comme avec les filles. Quant au tube de Parodontax, c’est forcément Dimitri et sa légendaire sensibilité gingivale… Ils avaient cependant la dent dure, les jumeaux, en particulier contre Agnès qu’ils soupçonnaient – à juste titre – de vouloir épouser Zeno Calder plutôt que la cause pour laquelle ils jouaient à la guéguerre, la destruction d’une forêt au profit d’une zone d’enfouissement de déchets radioactifs ou un truc du genre, elle ne se souvient pas exactement. Il était aussi question, à la même époque, d’un gigantesque projet de prison hypersécurisée, flanquée au milieu de nulle part, inaccessible sans voiture.

Le parfum doucereux des matières en putréfaction a envahi la cuisine.

Ils vivent encore ensemble, alors, libres et indolents comme des chats de gouttière. Elle a toujours été jalouse de Goetz et Dimi. Jalouse et méfiante. Elle était persuadée qu’ils ourdissaient des tas de complots dans l’ombre pour la séparer de Calder. La vérité était bien plus pitoyable: Agnès comptait pour du beurre dans cette histoire. Elle n’était qu’un oiseau pour le chat, l’une de ces arrogantes hirondelles qui croyaient faire le printemps, une alouette écervelée que Calder s’amusait à plumer.

Il a jeté Obélix et gardé les jumeaux maléfiques! C’est le seul mystère de cette poubelle. Parce que le café équitable Ethiopia, c’est Calder. «Boire un café, c’est un acte politique», disait-il. Calder aussi, la plaquette de Tramadol pour apaiser ses douleurs, réelles ou imaginaires, les croûtes de Taleggio et de Provolone. «Quand on a un rêve, on devrait aller en Italie, disait-il, surtout si on croit que ce rêve est mort et enterré, parce qu’en Italie, il se lèvera et il marchera à nouveau… Ne fut-ce que pour se taper un fromage local.»

Agnès redoutait Goetz, ses regards méprisants, ses remarques cinglantes. Goetz, c’était un surnom. Elle ne se souvient ni du titre du bouquin de Sartre où il l’avait pêché, ni de son véritable prénom, deux bonnes raisons de le googler.

Merde! Google est mort.

Obnubilée par ses fouilles, elle a zappé la Grande Panne, cette infernale machine à remonter le temps qui ressuscite les affres du nom «sur le bout de la langue», laisse tant de questions en suspens et prive l’accro à Candy Crush de son sentiment de superpuissance à l’instant de la déflagration provoquée par un combo de bonbons spéciaux. Le monde médical commence d’ailleurs à s’inquiéter du déferlement de joueurs en état de manque dans les unités d’urgences psychiatriques aux quatre coins du monde. Certains hôpitaux envisagent une reconstitution de Farmville dans leurs locaux, malgré un front commun syndical opposé au surcroît de travail découlant de l’entretien du parc animalier et du nettoyage des excréments. Aux Etats-Unis, le célèbre centre de désintoxication Betty Ford a construit un Tetris au moyen de blocs de mousse. Les résultats sont encourageants, essentiellement sur une patientèle de seniors. Selon Closer, George Clooney ne décolère pas depuis sa découverte du score abracadabrantesque de Woody Allen.

Oppressée par la puanteur et le vacarme assourdissant de ses souvenirs, elle allume une cigarette et la radio. Que se passe-t-il encore? La journaliste semble au comble de la surexcitation: … sous le choc après cette annonce d’une gravité exceptionnelle. Une conférence de presse devrait débuter dans quelques minutes…

LA SEMAINE PROCHAINE:

Sois sage, ô ma douleur, et tiens-toi plus tranquille.

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Attendez le prochain article de Femmes d’Aujourd’hui, il en vaut vraiment la peine :)