Roman de l’été, épisode 1: Noces de plastique

Roman de l'été, épisode 1: Noces de plastique
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Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous…

«Vingt-et-unième jour sans Internet, lance le journaliste. Comme chaque matin depuis trois semaines, nous ouvrons notre bulletin d’informations par un point sur la situation, hélas, toujours aussi critique».

– Si ça dure, on va finir par oublier Jésus-Christ et dater les événements d’avant ou d’après la «Grande Panne», plaisante le chauffeur de taxi en baissant le son de la radio. Ils ont beau répéter tous les jours les mêmes salades sur… Comment ils disent encore? Ah oui, «la croissance mal maîtrisée du réseau» et «les carences dans la gestion technique», moi je dis que ça cache quelque chose de pas net, tout ce bordel. Quand y a du flou, y a un loup. Mais bon, j’ai pas à me plaindre: pas d’Internet, pas d’applis, pas de concurrence déloyale. Agnès soupire intérieurement. Taxi qui rit, Uber qui pleure. Cette Grande Panne va tous nous rendre fous. Le taximan se met à évoquer les illuminati, les reptiliens et la conspiration judéo-maçonnique pour tenter d’expliquer l’inexplicable.

Dans les heures qui avaient suivi le crash informatique du 13 mars, la terre s’était arrêtée de tourner, tétanisée. Lorsque le message «You Are Not Connected To The Internet» s’était affiché sur l’écran de son Mac, Agnès avait pensé à une ou deux factures impayées, comme d’habitude. La chargée de clientèle de son fournisseur d’accès lui avait appris l’abracadabrantesque nouvelle: indifférent aux nuages menaçants qui encombraient pourtant son ciel, l’Internet avait fini par couler corps et biens, comme un capitaine de frégate qui aurait pris la mer sans consulter la météo. Panique à bord. Les bourses avaient plongé et les gouvernements n’en finissaient plus de brasser du vent pour masquer leur impuissance.

Trois semaines plus tard, on nage toujours en plein chaos. Des entreprises sont à deux doigts du naufrage, la vie quotidienne s’apparente à l’enfer et tout le monde déprime, asphyxié par des pensées profondes en 140 caractères que plus personne ne peut retweeter. Des énergumènes en colère se rassemblent, la nuit, sur les places des grandes villes, pour brûler des téléphones qui ne servent plus qu’à téléphoner… quand les lignes ne sont pas brusquement coupées. Les plus âgés retrouvent les réflexes d’avant Internet, quand on pratiquait la slow attitude sans le savoir, quand tout prenait du temps mais que ce n’était pas grave puisqu’on en avait. Hollywood serait déjà sur l’affaire avec Leonardo DiCaprio dans le rôle du sauveur qui reconnectera la planète… L’attente, interminable, nous fige dans la contemplation morose de nos écrans morts. On ne bosse plus. On ne circule plus. On ne communique plus. On ne consomme plus. On boude. Le monde entier se comporte comme un ado privé de wifi. Trop la haine.

Une voix crachotante en provenance de la centrale vient interrompre le monologue halluciné du chauffeur: «Un client pour l’aéroport. Dans quinze minutes rue de la Fonderie, au numéro 17. Chez Monsieur Calder. Zeno Calder».

Le choc, d’une brutalité inouïe, plaque Agnès contre le dossier du siège.

Zeno Calder.

Sa montre chromée abandonnée au pied du lit, sur la moquette d’une chambre d’hôtel à Berlin. La veine en forme de S qui pulsait sur sa tempe droite après l’amour. Sa manière de fumer, en plissant un oeil, la cigarette vissée entre le pouce et l’index. Son ironie mordante, ses colères noires et son écharpe à rayures savamment nouée. Son nom, il a passé dix mois à le signer à la pointe de l’épée d’un Z qui veut dire Zeno. A vif, dans la chair d’Agnès.

Zeno Calder. Rue de la Fonderie 17. Rue de la Fonderie 17. Rue de la Fonderie 17. Rue de la Fonderie 17.

Dans quinze minutes, le taxi embarquera Calder. Il prendra la place encore chaude d’Agnès. Leurs ADN s’enchevêtreront. Un cheveu d’Agnès s’agrippera à la manche de Calder. Le noeud dans la ceinture que Calder devra défaire pour s’attacher est en train de prendre forme entre les doigts d’Agnès. Le billet de vingt euros qu’Agnès s’apprête à donner au chauffeur finira dans la poche de Calder. La monnaie de sa pièce. Huit ans après.

Tout le monde l’appelait Calder. Un nom qui claque, qui rime avec colère. Son grand-père et Francis Scott Fitzgerald étaient cousins. Calder le Magnifique. Magnifiques aussi, ses colères à l’époque où il se comportait volontiers en gourou d’une génération perdue. A vingt-neuf ans, après des études avortées et quelques bourlingues à travers le monde, il avait trouvé sa vocation: rebelle professionnel. S’opposer à tout, tout le temps, un métier à haute pénibilité – surtout pour l’entourage! Issu d’une famille de capitaines d’industrie, il avait fourbi ses armes dans le militantisme local en déclarant la guerre à son milieu; les rencontres et son invraisemblable charisme avaient fait le reste. Aujourd’hui, on lui aurait collé l’étiquette de «zadiste» et il aurait fulminé: «Etre désigné, c’est déjà être soumis au pouvoir». C’est pourtant ce qu’il était à l’époque, un squatteur, un nomade toujours en quête d’une «Zone À Défendre», d’un oppresseur à combattre, d’une veuve et d’un orphelin à sauver. Surtout la veuve.

Huit ans après, qu’a-t-il fait de la rage qui le rendait électrique? Le rat des champs aurait muté en un rat des villes qui prend des taxis et des avions? Agnès est troublée car elle ne croit pas aux coïncidences. Elle croit en Paul Eluard lorsqu’il prétend qu’«Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous». Mais ce rendez-vous, elle n’en veut pas. Pas question de retrouver Calder, son profil taillé au couteau, ses cheveux en bataille, ses joues mal rasées et sa flamboyance.

S’il avait changé? S’il était devenu un adulte éteint, au service d’une banque d’affaires, qui roule en Hummer, rote à table mais éduque à la schlague des dogues danois et des bambins bien peignés qui le voussoient? Il aurait enfin cessé d’être inoubliable. Rue de la Fonderie 17. Pas question de poser un orteil là-bas. Rue de la Fonderie 17. Ou alors rien qu’une fois. Rue de la Fonderie 17. Vite fait, juste pour voir.

Voir quoi? C’est la question qu’elle se pose le soir-même, garée en face de la maison de Calder. Est-ce sa faute si elle a dû récupérer sa voiture chez le garagiste, à deux pas de chez lui? Deux pas avec des bottes de sept lieues, soit. Est-ce sa faute si la Grande Panne l’empêche de le stalker sur les réseaux sociaux? Elle rapplique ventre à terre, c’est la faute à Calder, en pathétique postado, c’est la faute à Zeno. Le 17 est une maison étroite aux châssis vert olive. Une fenêtre au rez, une à l’étage et un Velux dans le toit, pas de quoi loger une famille nombreuse ni élever des molosses. Un sac poubelle éventré s’est déversé sur le trottoir, devant la porte. L’oeil d’Agnès est attiré par un objet qui a roulé jusque dans le caniveau.

Elle sort de la voiture et traverse la rue, incrédule…

La semaine prochaine: Ne me secouez pas, je suis plein de larmes.

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Attendez le prochain article de Femmes d’Aujourd’hui, il en vaut vraiment la peine :)