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Concours de nouvelles: Quelque chose sous leur pied

C'est celle de Pierre Guilbert qui a conquis le jury du concours de nouvelles 2015. Voici la nouvelle …
C'est celle de Pierre Guilbert qui a conquis le jury du concours de nouvelles 2015. Voici la nouvelle de Géraldine Willems, l'une de nos 5 nouvelles préférées.

Quelque chose sous leur pied

10 février 2004

Une pluie grasse bat mollement la mesure sur les fenêtres: plic, plic, plic…

Il est trois heures trente, encore quelques heures avant le lever du soleil.

Marguerite se retourne dans son lit… Dormir encore un peu… Juste un peu.

A neuf mille kilomètres de là, la pluie accompagne également Lani sur le chemin de l’école. Elle repousse ses cheveux trempés et accélère encore le pas: elle est en retard.

Ça  fait des jours que la pluie s’abat sans discontinuer sur toute la région et les eaux du fleuve, anormalement hautes, créent des courants violents maintenant les bateaux à quai et les gens à l’abri.

Comme chaque matin avant l’école, Lani est passée voir son père pour lui déposer son déjeuner. Depuis son arrivée il y a près de trente ans, Changthana transporte les touristes, les régalant d’anecdotes typiques et autres légendes locales comme personne. La concurrence est rude dans le secteur mais Changthana a su se faire un nom.

Normalement, les touristes sont nombreux à cette époque de l’année. En rentrant du travail, Changthana ne manque jamais de leur raconter, un sourire dans les yeux, les demandes en mariage dont il est témoin dans son bateau à l’approche du 14 février. Une grosse partie du chiffre de la saison dépend de ces quelques jours mais avec cette pluie… le sourire quitte peu à peu les yeux de Changthana.

–  Marguerite, Marguerite!

Marguerite remue un orteil.

– Marguerite, tu dois être partie dans 5 minutes!

– …

– Marguerite!

Des bruits de pas résonnent dans le couloir: bam! La porte s’ouvre brutalement et le drap dans laquelle Marguerite est entortillée disparaît comme par enchantement livrant sans pitié son corps fluet à la fraîcheur matinale.

– Marguerite… Ça fait 20 minutes que je t’appelle!

– Mmm, j’ai froid! Encore 5 minutes…

– Tu dois être partie dans 5 minutes!

Résistant à une furieuse envie de reprendre le drap que sa mère tient toujours à la main, Marguerite se lève péniblement.

– Bon, je prépare ton déjeuner… Marguerite ?

– Mmmmoui?

– Il te reste 3 minutes!

Lani  y est presque. Encore quelques centaines de mètres et elle sera à l’école… au sec! Sa longue tresse noire dégouline dans son dos et son sac, alourdi par la pluie, cingle douloureusement son épaule. Il est particulièrement rempli aujourd’hui: des dizaines de prospectus touristiques que Lani distribuera en centre ville, après l’école, aux quelques courageux qui auront bravé la pluie. C’est elle qui les a dessinés et qui les a fait imprimer dans le plus grand secret par Sam. Bon, évidemment ça ne fera pas s’arrêter la pluie mais qui sait, ça suffira peut-être à ramener les touristes dans le bateau et le sourire dans les yeux de son père.

La promesse d’un petit déjeuner copieux finit de décider Marguerite. Elle quitte sa chambre et va rejoindre sa mère.

– Marguerite, tu es en retard… Encore!

La bouche pleine Marguerite grommelle une réponse incompréhensible.

– Tu sais la chance que tu as? Tu sais combien de jeunes filles rêvent d’être à ta place?

Marguerite prend un air contrit, baisse la tête et s’apprête à subir le sermon maternel.

– Tu fréquentes la meilleure école, ton père et moi comptons sur toi et… Marguerite,  tu m’écoutes?

Marguerite lève les yeux de son bol.

– Mais oui! Ecoute, je sais: j’ai beaucoup de chance, vous voulez que je réussisse, que je vois le monde et avec un prénom comme le mien…

– Arrête avec ça! Marguerite Duras était…

– Ça va maman, je sais, je suis désolée.

Marguerite sourit, se lève, embrasse sa mère et quitte la maison d’un pas léger.

Dehors, la pluie s’est arrêtée de tomber.

– Lani… Lani!

Lani se retourne. La pluie brouille sa vision et elle ne reconnaît Sam que lorsqu’il arrive à son niveau.

– Lani, mais qu’est-ce que tu fous? Ça fait des plombes que je t’attends!

– Ben, avec cette pluie… T’as apporté le reste des prospectus?

– T’inquiète, ils sont dans mon sac, mais…  Mince alors, je crois qu’on ne va pas pouvoir passer par-là. 

Un véritable torrent d’eau boueuse dévale de la petite rue qui mène à l’école.

– Mais qu’est ce que c’est que ça? On dirait bien qu’il y a un truc qui a finit par déborder.

Confortablement installée, Marguerite regarde le paysage ensoleillé défiler rapidement. Elle a eu de la chance, il y avait une place assise dans le bus.

Sam et Lani ont vite fait de rejoindre le groupe de curieux qui s’amasse au coin de la rue. Des sacs de sable ont été jetés à la hâte en travers de route détournant la rivière naissante vers un fossé tout proche.

– Va falloir se taper le grand tour, annonce Sam, lugubre.

– Hors de question! répond Lani. Je suis trempée, j’ai mal au dos et on est en  retard… Viens, on passe par-là.

D’un hochement de tête, elle désigne le terrain vague qui les sépare de l’enceinte de l’école.

Une voix nasillarde s’échappe d’une vielle radio à piles que le chauffeur de bus a placée à côté de lui. Il commence à faire chaud. Bercée par le ronronnement du moteur, Marguerite sent le sommeil la gagner à nouveau.

Sam et Lani  avancent entre les touffes d’herbes et les sacs d’ordure que les habitants du quartier ont l’habitude de jeter depuis la rue. Plus que quelques mètres… Un mouvement furtif attire l’attention de Lani.

– C’était quoi ça? un rat?

– Va savoir.

– Sam…

– Quoi?

– Y’a quelque chose sous mon pied…

Lani lâche son sac et les prospectus se répandent sur le sol détrempé.

Marguerite ouvre un œil, le bus s’est arrêté.

– J’ai crevé! annonce le chauffeur. Et ça va prendre du temps.

Le soleil brille, Marguerite récupère son sac et descend du bus.

Lani regarde les prospectus s’imbiber d’eau: Changthana Bateau Mouche, découvrez un Paris insolite et exotique. 

– Et merde!

– C’est le cas de le dire, répond Sam hilare. Te plains pas, marcher dedans du  pied  gauche, ça porte chance non? D’ailleurs regarde, il ne pleut plus!

Marguerite Yao n’a pas croisé de tuk-tuk sur la route qui sépare son village de Tha Deua du lycée français de Vientiane. Alors pour gagner du temps, elle a décidé de quitter la route et de couper à travers la forêt. En marchant, elle se dit que finalement, son prénom l’aiderait peut-être quand elle irait à Paris.

D’abord elle a sentit quelque chose sous son pied, ensuite la douleur et puis plus rien. Pas même la pluie qui recommence à tomber.

31 Mars 21014

Marguerite s’engouffre dans un taxi et quitte enfin l’aéroport. Premiers instants sur le sol français et il pleut!

Dans quelques jours, à l’occasion de la Journée internationale de la sensibilisation aux problèmes des mines antipersonnel, elle témoignera de son combat et de celui d’Handicap International au Parlement européen de Bruxelles. Elle a tant de choses à raconter: son réveil à l’hôpital, sa jambe déchiquetée, la peur de ne plus jamais marcher  mais aussi la prothèse, le centre de revalidation à Vientiane, ses premiers pas… 

Marguerite se pelotonne sur le siège arrière. Trois jours… Elle a trois jours pour visiter la ville lumière! Il y a tant à voir qu’elle ne sait déjà plus où donner de la tête: les couleurs, les gens, les immeubles même la pluie… Tout est différent! Soudain, son regard est attiré par un petit mot Lao inscrit sur panneau publicitaire: Changthana & Fille Bateau Mouche: Découvrez un Paris insolite et exotique.

Marguerite sourit à la pluie.

Je crois que je sais par où commencer!

Plic, plic, plic…

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