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Concours de nouvelles: D’amour et de hasard

Dilek Isik était lauréate de notre concours de nouvelles en 2012. Elle n'a pas gagné cette année, mais …
Dilek Isik était lauréate de notre concours de nouvelles en 2012. Elle n'a pas gagné cette année, mais elle n'a pas tout perdu non plus puisque D'amour et de hasard a été élu "coup de cœur" d'un membre du jury, Vinciane Moeschler, fondatrice de l'atelier d'écriture Le Coin Bleu à Bruxelles. A ce titre, elle est invitée à participer gracieusement à un atelier autour de Virginia Woolf en novembre prochain. Bravo!

D’amour et de hasard

Dilek Isik

Les eaux maternelles se sont retirées. Crevé le cocon protecteur où tu as barboté durant neuf mois, fiston. Te voilà rejeté sur le rivage de la vie. Si tu tiens à mettre au chaud tes petites fesses pelées, tu vas avoir besoin d’une paire de biceps. Le monde n’est pas ce simulacre de tendresse que tu perçois dans la voix mielleuse des infirmières qui s’agitent autour de toi; ni dans la forme généreuse des boutons roses que tu happes goulûment pour assouvir ton appétit inextinguible. Oh non!

Ici devrait entrer en scène ton père. L’homme. Le visage paternel.

– Approche, me dit Nadia. Il veut te voir.

– Mais il dort.

– Oh, pourtant il a ouvert les yeux il n’y a pas deux minutes, je t’assure. Approche!

Ici devrait entrer en scène ton père, la voix grave et profonde du démiurge qui te ferait au moins hausser un sourcil ou risquer un regard.

Pour l’heure, les yeux clos, enfant aliéné à sa mère, avec toute la confiance effrontée de tes cinq heures d’ancienneté sur terre, tu marques ton territoire. Tes petites mains possessives ont détendu leurs doigts; ils reposent sur les rondeurs du sein maternel, gorgé du nectar vital. Le corps de ta mère est chasse gardée. En dépit de cet avertissement clair, Nadia insiste pour que je libère mes jambes coulées dans le plomb et m’avance vers vous.

Ici devrait entrer en scène ton père. Maintenant! Il devrait se racheter pour les mois entiers où il n’a enduré ni nausée, ni boulimie, ni dos en compote, ni l’intimité des jambes écartées sur les étriers, ni l’embarras de se faire gronder pour une bouffée de cigarette inhalée dans un moment de faiblesse. «J’avais juste besoin d’une bouffée. Je ne recommencerai plus, d’ailleurs je l’ai trouvé dégueulasse cette cigarette. Tenez! Prenez-la! Prenez tout le paquet! Comment il est vide? Emmenez celui dissimulé sous la table à langer!»

Ultime ignominie: les médecins et les stagiaires de tout le service de maternité ont traversé le col de ta mère, comme une rangée d’alpinistes en virée, veillant à la comptabilité minutieuse de cet écart qui me séparait encore de toi: un centimètre, deux centimètres, trois centimètre, égrenaient-ils à mon adresse, ménageant un certain suspense. Chaque fois, ils faisaient claquer leurs gants en latex en se livrant à cette même conclusion solennelle «Pas assez dilaté, nous allons attendre encore un peu».

Pourtant, dilatée, ta mère l'était. Une légion d'excroissances charnelles triomphait magistralement de ses formes, autrefois somptueuses. Le corps en crue débordait de la rivière pudique de ses vêtements, dont j’aimais tant la débarrasser avant sa grossesse. Or, elle n’entama pas si tôt son deuxième trimestre que je m’évertuais à dérober aux regards cette chair marbrée, traumatisée par une prise de poids trop rapide, la peau zébrée de vergetures. «Les courants d’air, chérie, tu ne voudrais pas qu’il arrive quelque chose au bébé?»

Je n’ai jamais désiré d’enfant. D’aucuns diront que c’est la crainte de voir profané le corps sublime de ma femme qui m’a inspiré ce sentiment. N’en croyez rien. Qui suis-je pour nourrir une telle peur? M’avez-vous bien regardé? Rachitique, les oreilles décollées, le toupet terne et les yeux trop écartés: je suis la disgrâce incarnée. Nadia est le miracle de ma vie. Depuis cinq ans, je vis dans la stupeur d’avoir conquis une telle beauté.

Nos premières années de vie commune, Nadia aimait me taquiner en m’appelant Monsieur Béni-oui-oui, tant je n’osais contester une idée de ma dulcinée, de peur que, sinon une confrontation, le souffle exhalé avec mes paroles n’emporte mon amour au loin. Les soirs de bringue, lorsque je siphonnais des bières avec mes amis, je n’avais qu’une pensée: retourner auprès de ma belle. Autour de moi, les copains tapaient du poing sur la table, ponctuant leurs conseils conjugaux par des rots prolongés. «Faut pas que tu sois si docile vieux! Les femmes ont besoin d’un homme qui a du caractère. Montre-lui que t’en as dans le falzar si tu veux pas qu’un autre s’en charge». Au cours de la soirée, grisé, paranoïaque, ayant perdu le compte des verres éclusés, leurs propos s’élevaient au rang de  prophéties redoutables.

Néanmoins, ils avaient raison. Je n’avais que trop approuvé et acquiescé. Je pouvais bien amender notre relation d’une petite condition. Un point de divergence qui donnerait du relief à notre amour. D’ailleurs Nadia, noble et généreuse, n’était-elle pas la première à m’inciter à exprimer mon opinion et à gagner confiance en moi? Pas question de tout remettre en question, mais il y avait bien une chose qu’elle devait savoir.

«Nadia, je ne veux pas d’enfant!», m’écriai-je un jour, comme au sortir d’un cauchemar qui me laisserait confus et pantelant. La remarque claqua dans l’air, par une belle journée ensoleillée dont nous profitions pour un pique-nique en amoureux. L’idée avait trop longtemps macéré dans ma tête, loin de la réalité. J’avais étudié ma réplique, je l’avais répétée en lui appliquant des variantes, des artifices susceptibles de la faire apparaître comme une déclaration anodine. Mais lorsque ces quelques mots franchirent la barrière de mes lèvres, la peur de me débiner, ou d’entendre ma voix se briser au beau milieu de mon aveu, prit le dessus. Je m’exprimai rapidement, réduisant ma déclaration à sa portion congrue: une vérité crue, presque cruelle, énoncée dans l’indifférence de troubler la quiétude d’un moment parfait.

Nadia se figea littéralement. Elle suspendit le geste éthéré par lequel elle portait une coupe de champagne à ses lèvres. Puis, les traits de son visage frémirent, se brouillèrent, et aussitôt, se recomposèrent. «Tu veux dire que tu ne veux pas d’enfant maintenant? Tu veux dire pour le moment?

– Je veux dire, non… euh… je veux dire, je n’en veux pas. Jamais.

– Mais enfin, pourquoi un homme refuserait d’avoir un enfant avec une femme qu’il aime? 

Nadia minaudait dans l’espoir de me faire fléchir, de sonder la détermination réelle de cette décision. À son grand étonnement, je campai sur mes positions, avec une assurance ignorée jusqu’à ce jour: «Je ne souhaite pas te perdre Nadia, mais tu mérites que je sois honnête avec toi. Les choses sont comme ça et j’espère que tu pourras les accepter».

Etait-ce là le genre d’attitude que mes amis attendaient? Avais-je suffisamment exprimé ma virilité? Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’épisode porta ombrage à notre relation. À défaut de s’attaquer ouvertement au problème, Nadia semblait guetter les occasions de glisser des remarques perfides sur mon caractère entêté. Tous les chemins menant à la question de la paternité, elle se montra relativement dure avec moi.

Je finis par écoper du canapé, mais je refusai de perdre Nadia. Les nuits, je retournai dans notre chambre avec entêtement. Je m'allongeai à ses côtés et l’attirai vers moi, avec la prudence que dictait notre amour fragile, fêlé. Et un soir après l’autre, je la regagnais.

Or, voilà qu’un jour, Nadia, assise à mes côtés, releva la tête d’une longue lecture dans un magazine. «Ça fait réfléchir», dit-elle, pour attiser ma curiosité. Je louchai discrètement sur l’article où j’avisai, en guise d’illustration, un montage photos de nourrissons. Nous y revoilà encore, pensai-je. Sans guère d’entrain, je me prêtai au jeu: «Qu’est-ce donc chérie?» Elle me tendit l’article en double pages, titré «Ces femmes qui refusent que leur compagnon fasse don de leur sperme».  Pour toute réponse, je feignis une lecture en diagonale, pour gagner du temps, tout en m’interrogeant sur ses intentions. Avant que je n’eusse pu ouvrir la bouche, elle m’arracha le magazine des mains «Suis-je bête, j’avais oublié que ta semence était ultra précieuse, le problème ne se posera donc jamais».

Je ne pus supporter cette injustice à mon égard: «Eh bien, ma chère, figure-toi que j’ai déjà fait un don de sperme, avant de te rencontrer». À la manière dont elle se redressa, avec raideur, je compris mon erreur.

– Comment? Tu peux répéter?

– J’ai bien dit avant de te rencontrer.

– Je croyais que tu ne voulais pas d’enfant?!

– Ce n’est pas mon enfant, à supposer qu’il existe. Enfin, tu sais bien, ce n’est pas concevoir un enfant.

– Tu m’as dit que tu ne voulais pas d’enfant mais tu as fait don de ta semence? Tu as peut-être un enfant, là, quelque part dans la nature.

– Ma semence? Non mais tu t’entends? Ce ne sont que des fluides! Je voulais juste aider mon prochain. D’ailleurs, dans la foulée, j’ai aussi fait don de mon sang. Tu ne crois quand même pas que ça m’apparente à celui qui en a bénéficié, si? 

À partir de là, les choses se sont précipitées. Un soir, en rentrant du travail, un dîner aux chandelles m’attend. Nadia refuse le vin, d’un «non» malicieux qui ronronne dans sa gorge. L’instant d’après, elle bondit de sa chaise et se précipite dans la salle de bain. Elle en revient munie d’un test de grossesse… positif! «Non, surtout ne panique pas, il n’est pas de toi». Je deviens blême. «Mais je ne t’ai pas trompé pour autant, tu m’entends? Jamais je ne ferai ça!» Elle ménage une pause, pendant laquelle je quête une bouffée d’oxygène. «J’ai eu recours à une banque de sperme», lâche-t-elle soudain.

Les bulles d’oxygène explosent une à une.

Avant que je ne m’évanouisse, je l’entends dire: «Pas vrai que ce n’est pas tromper?»

Ici devrait entrer en scène ton père. Au lieu de quoi, le photographe fait irruption dans la pièce, me bousculant allègrement au passage. C’est le premier homme à pénétrer cette sphère intime où flotte certainement ton odeur surette de nourrisson. Il dégaine son appareil, s’élance d’un coin à l’autre de la pièce, pose un genoux à terre, se tortille dans tous les sens. À tout moment, je m’attends à l’entendre dire : «Faites l’amour à l’objectif, Madame».

Nadia tourne son regard vers lui. «Ne cadrez que le haut du corps, j’ai pris un peu de poids».

J’ai lu que le sperme d’un donneur pouvait être utilisé sur une période allant parfois jusqu’à dix ans. Je me surprends à faire le calcul. Je me ficherais qu’il hérite de ma laideur et de la prédisposition à l’obésité de Nadia.

C’est fou, je le sais, quelles seraient les probabilités?

Qui êtes-vous, Dilek Isik?

J’ai 33 ans, je vis à Bruxelles et je suis licenciée en journalisme. J’ai commencé à m’intéresser à l’écriture à l’adolescence, après avoir lu La vie devant soi de Romain Gary. J’ai trouvé génial de découvrir un livre d’une telle puissance, écrit dans un langage si contemporain, opposé au style châtié des lectures scolaires. J’ai pu ainsi désacraliser la littérature, explorer divers genres et me laisser tenter par l’écriture…

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