Concours de nouvelles 2016: La lumière de Nicolas Poloczek

Je me souviens parfaitement des dernières images. De la lune

blonde et souveraine qui m’avalait le regard à travers le pare-brise,

de la musique merengue qui s’y mêlait divinement, et de l’ivresse,

celle du travail dont je m’inondais l’âme depuis trois années. C’était

bon et transparent, juste avant la violence de l’instant suivant, quand

je vis la gamine traverser la route. Mais ce n’est pas d’elle dont il

s’agit, c’est de moi, hurlant seul au crépuscule, la jambe broyée entre

la tôle de mon tout-terrain et le tronc d’un arbre impassible.

Les routes sont mauvaises près de l’usine, et la vie n’est pas

facile dans le pays, mais j’ai appris à marcher vite et dans la bonne

direction. Chaque coureur a son tempérament. Le mien est fait de

détermination, mais en creusant plus profond, on trouve surtout de la

hargne pour mon destin. Ainsi, lorsque j’étais encore en état de

m’agiter, je le faisais sans restriction, le regard enivré de défis lourds.

Je voulais gravir des montagnes, plier le destin, écraser la mauvaise

fortune. Ça en valait la peine, en dix ans je m’étais relevé de la

paillasse de l’enfance et j’avais construit une petite usine.

Mon bâtiment était d’un beau gris, il crachait de la fumée

blanche et donnait de l’emploi à six personnes. Dans ses murs

dormait mon coeur, et le soir en rentrant mon esprit y rôdait encore,

caressant les machines et l’ouvrage du lendemain. Ma femme ne

m’attendait plus pour le souper, mais elle profitait bien de la situation

et se plaignait donc peu de mes absences ou des enfants que nous

n’avions pas encore pris le temps de faire.

La fillette n’est pas venue écouter mes râles. Elle a dû rentrer

apeurée sans prévenir son père, et je suis resté longtemps sous la

lune. Il y a beaucoup de diversité dans la souffrance. Quant à la

justifier, on invoque toutes sortes d’arguments : les limites de la

matière, les frontières de l’esprit, la volonté divine, le fruit amer du

hasard ou encore l’invitation saine à se dépasser. Mais au fond, au

moment précis où le mal vous tombe dessus, aucune explication n’est

satisfaisante. Il ne sort de la gorge que le cri violent de la chair, celui

d’une bête qui se noie en son terrier.

Ce sont les yeux prudents d’un paysan qui ont fini par se

pencher sur mon sort, un long moment plus tard. J’avais fini de

cracher ma misère, j’en étais à l’heure où l’on laisse glisser son

destin les paupières mi-closes, loin de la vie et de la douleur qui en

découle. Ca prenait un sacré bout de temps.

A l’hôpital, le chirurgien coupa à mi-cuisse, estimant qu’il n’y

avait rien de raisonnable à défendre en dessous de la hanche. Dans

l’après-midi du lendemain, il vint m’annoncer ravi que mon sang

avait coulé avec beaucoup de sagesse. De son point de vue, j’étais

tiré d’affaire. Pour le reste, c’est une autre histoire.

Le membre mort commença à me hanter la nuit d’après, et les

semaines suivantes j’entrai en enfer. Il y a peu de place dans le coeur

des gens de mon pays pour les corps tortueux. J’allais devoir courber

le dos dans la rue, tendre la main, m’offrir à la pitié haute des gens

utiles. Au début, on m’encouragea. Je reçus une carte signée en

commun par les ouvriers de l’usine et ma femme pleura. Puis, elle

s’inquiéta de l’avenir et tout alla très vite. Décapitée, l’usine fit son

naufrage. Il fallut licencier mes gens, ce qui me causa la plus grande

peine. L’amour et les amitiés fragiles moururent peu de temps après,

de faim, et c’est ainsi que la poussière commença à recouvrir les

machines et mon envie de vivre.

Le gars qui s’occupait de mon moignon trois fois par semaine

s’appelait Francis. Il était né dans un petit village d’Europe où il

semble qu’on ne savait que faire de son excès de volonté. Quand il

vint me parler d’une prothèse, j’eus particulièrement envie de lui

casser le nez. Je voulais bien vivre, mais pas cette vie-là. La misère

de luxe, ça n’intéresse personne !

Francis me comprenait, mais il était tenace. Pendant qu’il

s’affairait à des gestes techniques, ses yeux me transperçaient, et ses

mots plantaient dans mon âme des miroirs, comme s’il n’y avait là

aucun mur pour l’arrêter.

« Vous savez, perdre quelque chose, c’est toujours couper une

tranche du passé, et la même du côté de l’avenir. Vous allez

réapprendre à marcher, mais différemment ! »

Un emmerdeur.

J’ai passé des heures infinies à ruminer ce qu’il restait de ma

vie. Assis au fond de l’océan, on peut avoir l’impression que rien ne

bouge. Pourtant, il y a là du sable et des volcans, la lune et des

fragments de vie, certes précaires.

Une semaine après la fête des morts, Francis m’emmena loin de

l’hôpital, dans une camionnette délavée. Il laissa le silence parler

pendant le trajet, me disant simplement que le village de revalidation

était un bel endroit, à deux heures de route.

Le lieu était sommaire et sans solitude, mais on y mangeait bien

et les autres éclopés me fichaient la paix, tout en me souriant en coin

d’une lumière que je ne connaissais pas.

J’y passai trois mois, le temps que revienne la saison des pluies.

Deux fois par jour, nous nous musclions ensemble à de nouvelles

habitudes. Le reste du temps, je trouvai à m’occuper les mains en

bricolant les prothèses des autres.

La manière dont la glace se brisa reste cachée dans mes

entrailles, mais il est probable qu’elle fut initiée par cette activité, et

que dans les yeux des autres qui me regardaient faire en souriant, je

reconnus les étincelles de la surface. C’est fou, mais quand on se

retrouve à poil, on n’a plus besoin de lunettes, on y voit clair. Et on

comprend la lumière. Le diable à mes trousses, celui de ma vie

d’avant, et l’odeur amère qu’il soufflait sur mon épaule, tout cela

tomba en une saison comme une vieille fièvre enfin asséchée. Je

n’eus plus envie de courir.

De mon usine, il ne me resta que la soif de gravir des

montagnes. Le jour où Francis vint me présenter ma prothèse

définitive, je sus que je réapprendrai à marcher, mais différemment.

J’aurai aussi un nouveau métier, le sien, et j’irai porter le feu de mon

histoire pour qu’on l’entende, jusqu’au pic de Macaya. Surtout, je

saurai où mettre mes pieds pour la suite, l’un devant l’autre, avançant

bien droit et regardant le ciel se remplir de sens.

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Attendez le prochain article de Femmes d’Aujourd’hui, il en vaut vraiment la peine :)