Concours de nouvelles 2016: Khata et les fleurs de lotus d’Anne-Sophie Vanderbeck

C'était le matin de mes six ans. Il faisait moite, le soleil passait ses doigts pâles à travers les cloisons et ça sentait la fumée. J'ai roulé au bord du matelas et j'ai regardé en bas, à travers les planches disjointes. Ma mère, accroupie, lavait les bols pour le riz du matin. De mon lit, je voyais sa tête de hérisson. Elle s'était rasé le crâne en signe de deuil quand Papa était mort, elle avait coupé ses beaux cheveux noirs comme la nuit. Moi, je faisais le chat, encore un peu, sous mon drap doux, dans ma maison en bois-qui-a-des-jambes. J'ai sauté sur les miennes pour enfiler ma robe de chaque jour et OOOH ! Merveille ! Sur ma robe pliée il y avait…un cadeau ! Mon premier cadeau !

Des sandales…en plastique jaune, avec dessus une grosse fleur de lotus rouge ébouriffée.

J'y ai glissé doucement mes pieds de sauvageonne et j'ai marché…clap…clap, c'était moelleux et enchanteur. J'ai descendu prudemment l'échelle, les yeux ronds, muette, je suis allée me blottir dans les bras de ma mère-hérisson qui avait retrouvé le sourire de son pays, le sourire du pays du sourire.

Dans le creux de mon oreille, elle souffla l'autre cadeau, ce soir, le Grand Théâtre d'ombres et ses marionnettes de cuir.

J'ai mangé le riz et puis j'ai mis le panier sur mon dos, je ne quittais pas des yeux mes sandales, fascinée par mes petits pieds bruns anoblis, par ces grosses fleurs rouges qui cachaient mes orteils. Maman me suivait, elle devait repiquer du riz et moi, j'étais chargée de remplir mon panier de petit bois sec.

Au bout du chemin de terre rouge qui se courbait comme un sourire, il y avait l'arbre à sucre, mon ami. A sa droite, les carrés des rizières, comme un couvre-lit rapiécé et dessus, éparpillés, quelques chapeaux de paille penchés. A sa gauche, une colline pelée et quelques arbustes. Du haut de la colline, on apercevait le-fleuve-qui-change-d'avis et le village flottant. 

 

Je n'ai pas fait attention, absorbée par la danse de mes fleurs, je n'ai pas vu le morceau de disque de métal rouillé qui affleurait…Il y a eu un bruit terrible qui a effacé le son, les oiseaux se sont envolés, moi aussi, plus haut que l'arbre à sucre et j'ai vu la fleur de lotus s'éparpiller en petits lambeaux rouges dans le ciel bleu.

 

Il paraît qu'on m' a emmenée, sur le dos du boeuf blanc jusqu'au dispensaire et que Maman ne souriait plus.

Je me suis réveillée dans un lit en métal et j'ai pleuré. J'ai pleuré mes sandales rouges-sang et le Grand Théâtre d'ombres, j'ai pleuré mon père, ma mère et ma jambe disparus. Une jeune fille avec des béquilles est venue s'asseoir près de moi, elle s'appelait Chantha ( celle-sur-qui-s'appuie-le-monde), elle m'a parlé longtemps, doucement et puis elle m'a lu une histoire.

Je n'ai jamais revu ma maison sur pilotis.

Maman vient parfois me voir au village des enfants cassés, elle ne peut plus s'occuper de moi.

Ici, j'ai appris à écrire, à lire et à marcher avec des béquilles. Ici, j'ai appris la guerre qui a ravagé mon pays pendant dix ans. Ici, on m'a protégée des deux-jambes qui croient que je n'aurai pas d'avenir, pas de mari et pas de métier. Je n'oublierai jamais pourquoi on m'a nommée katha, c'est parce que c'est celle-qui-avance, celle-qui-fonce… Non, je ne suis pas une catastrophe.. .

Maintenant, c'est moi qui lit des histoires à ceux qui arrivent, victimes eux aussi de cette terre mangeuse d'enfants, disloqués par cette guerre d'après la guerre, infinie, et ses bombelettes parsemées qui ressemblent à des jouets et que mon père cherchait, avec son détecteur de métaux à dix dollars, pour quelques kilos de métal, pour ajouter un peu de poulet à notre riz quotidien.

Il y a quelques mois, le docteur à lunettes m'a dit : «Katha, tu ne grandiras plus. »

Je suis plutôt petite et frêle pour mon âge mais j'ai bondi de joie sur mon pied comme sur un ressort et je suis sortie en chantant très fort la chanson du soir, celle qui dit que tout est calme, qu'on est bienheureux et qu'il est temps de rêver dans la nuit douce.

Je ne grandirai plus !

Enfin, ma nouvelle jambe! Ce sera mon deuxième vrai cadeau, pour mes treize ans, une jambe pour la vie.

Au village, j'ai un ami, il s'appelle Bora. Ca veut dire celui-qui-détient-la-parole, c'est vrai qu'il parle beaucoup. Il a perdu la jambe gauche en jouant au ballon. Nous partageons toujours la paire de baskets qu'on nous envoie chaque année. Bientôt, je pourrai garder la paire pour moi toute seule.

Peut-être qu'avec Bora, je pourrais me marier, on est complémentaires, il a des yeux allongés comme un coucher de soleil. Je ne veux pas d'un ferrailleur ni d'un khmer rouge, je veux un homme calme avec des lunettes sur le nez. Je ne veux pas raser mes cheveux noirs aussi longs que les feuilles du riz mûr, qui flottent, mal coiffées, sur l'eau sombre des rizières.

Parce que dans ce monde, il y a des hommes qui sculptent soigneusement  des jolies jambes articulées mais il y a aussi ceux qui fabriquent très précisément des bombelettes…

Dans quelques jours, j'aurai deux jambes ! Et puis j'apprendrai à marcher pour redevenir Katha, celle qui fonce, je mettrai ma plus jolie robe, je chanterai la chanson du soir, je jetterai mes béquilles dans le talus, je libérerai mes bras pour toujours et je marcherai  jusqu'au fleuve hésitant pour le regarder changer d'avis puis je rendrai visite à ma mère pour effleurer des doigts ses cheveux de femme seule, dans sa-maison-qui-a-des-jambes et je saluerai l'arbre à sucre, mon ami le plus sage qui pousse dans cette terre de sang qui mangera les enfants, encore et encore pendant cinquante ans. J'aiderai ma mère, je lui montrerai que je suis une fille entière, capable de ramener l'eau et de cultiver, de lui lire le journal, capable de la faire sourire d'un sourire Cambodgien.

Alors seulement je reviendrai voir Bora, pour voir si il porte des lunettes et si lui aussi, a cessé de grandir…

Ce soir, au village, il y aura le Grand Théâtre d'ombres qui racontera que parfois, le grand fleuve nourricier fait des caprices, qui racontera aussi la jungle qui a repris Angkor et l'histoire du Grand Serpent caché dans la terre… et qui dira aussi que rêver, c'est penser à soi et que rêver qu'on boit un médicament… c'est guérir au lever du jour…

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Attendez le prochain article de Femmes d’Aujourd’hui, il en vaut vraiment la peine :)