Concours de nouvelles 2016: Comme un goût de papaye d’Antoine Davio

Marcher. Cela ne voulait rien dire. Marcher, courir. Courir, marcher, sauter d’un pied sur l’autre. Se tenir en équilibre sur une jambe, que le meilleur gagne. Marcher sur la pointe des pieds pour approcher sans bruit du bord du grand lac, surprendre quelques pécaris qui barbotent, lancer des cailloux. Fléchir les jambes, pour se dissimuler aux cris du voisin, en serrant tout contre soi une papaye bien mure. Grimper dans un arbre, le plus haut de tous, s’allonger sur une branche, savourer la papaye du voisin, se perdre dans les étoiles. Courir balle au pied sur toute la longueur du terrain de foot, passer trois défenseurs, ajuster son tir et voir le ballon filer en pleine lucarne. Courir sans connaître la fatigue, l’essoufflement. Courir parce que j’ai douze ans et que je m’appelle Bosco.

Ça je veux que tu le saches si tu viens me voir, que pour courir, j’étais le plus fort. Parce ce que je connais vos regards, regards de blancs qui viennent au dispensaire, regards qui glissent sans cesse de mon visage à mes jambes. Regards qui devinent le bel après-midi, en pleine saison des pluies, juste après un orage, le ciel est dégagé, totalement bleu. Dans l’air, flotte l’odeur de la terre humide. Qui a eu l’idée de s’aventurer dans la forêt ? J’en veux pas de votre pitié.

–        Oh, oh, Bosco ! Tu rêves ou quoi ? Tu as de la visite.

Lui c’est Vedaste, il est infirmier au centre, il a deux jambes lui.

–        Dépêche-toi, le Docteur Fabrice t’attend. Ta prothèse est prête, c’est le grand jour !

Le grand jour ! C’est-ce qu’on va voir. S’ils croient que je vais poser pour la photo avec ma jambe de bois, mes béquilles et un grand sourire. Allez Bosco, smile ! Je ne connais pas ma chance, paraît-il : en première page de la belle revue en couleur. HANDICAPé INTERNATIONAL, voilà ce que je suis !

–        Bonjour Bosco, moi c’est Fabrice. Installe-toi sur ce lit. Tu vois j’ai allumé une bougie, c’est pour ne pas oublier ta jambe et ta souffrance.

Merde pas des larmes ! Pas ici, pas maintenant. J’ai quatorze ans, je suis un homme.

–        Laisse couler Bosco, laisse aller tes larmes. Je parie que tu n’as pas pleuré depuis que tu es arrivé ici. Tu veux un mouchoir ? Je parie qu’avant tu courais comme une gazelle.

Mais c’est qui ce type ? C’est un sorcier ou quoi. Il me dit trois mots et voilà que je pleure.

–        Ça, c’est vrai, j’étais le plus rapide de l’école. J’ai même gagné le premier prix à la course du Jubilée.

–        C’était quel type de course ?

–        En fait, il y avait plusieurs courses, c’était un cent mètre, un quatre cents mètres et aussi un quatre mille mètres. C’est moi qui ai eu toutes les médailles.

–        Quel champion ! Tu sais qu’avec les nouveaux modèles de prothèses il y a moyen de courir ?

–        Tu veux dire que je pourrai à nouveau courir ?

–        Bien sûr, peut-être pas demain, mais dans quelques mois. Je t’assure.

Le truc est moins moche que je ne l’imaginais. C’est en tout cas mieux que le bout de bois qui sortait de la jambe d’Innocent, le mendiant de la gare des bus. Un genre de vieux bâton sale qu’il enlevait à toute occasion pour nous menacer. Ma prothèse est propre et lisse.

–        Il faudra que tu lui donnes un nom. Ça va devenir une amie, et fidèle en plus. Toujours là quand tu auras besoin d’elle, infatigable et avant de l’user tu pourras en faire des kilomètres.

–        Un nom pour ce machin ? A part « Punition » je ne vois pas.

–        Oh tu sais rien ne presse. Tu auras tout le temps d’y réfléchir. Allez approche.

Debout, je suis debout. D’accord, Fabrice me tient les mains, mais à peine. Une seconde, deux secondes, trois secondes. J’ai tenu trois secondes. Wouaw ! J’ai la tête qui tourne.

–        Je peux essayer de marcher ?

–        Bien sûr, c’est pour ça qu’on est là.

Je passe la porte. Fabrice tient mes mains fermement. Encore un pas et je suis dans la cour. Je fixe le sourire de Fabrice qui regarde mes jambes.

–        Très bien. Continue.

Des applaudissements. Tout le monde est sorti des bâtiments, il y a même Xavérine, ma princesse. Elle est venue. Lui parler. La tête me tourne. Le sol se dérobe. Déjà Vedaste est arrivé derrière moi et me soutient.

–        Respire Bosco.

Je reprends mon souffle. Je redémarre. Encore dix pas et je pourrai m’asseoir sur le banc. J’y suis. Tout le monde m’acclame. Xavérine me tient la main et me sourit. On m’apporte un grand verre d’orangeade. Mon cœur bat à tout rompre dans mes tempes et aussi à l’endroit de l’amputation.

***

Marcher cela veut tout dire. Marcher, être libre. Marcher, s’évader. Sourire au soleil qui me chatouille le visage. Se lever, s’habiller, se laver, sans dépendre de personne. Se rendre au village, au marché, remplir mon vieux sac à dos de nourriture, boire un verre chez Zamour. Tiens voilà Docteur Fabrice, qui me raconte son père, sa maladie, ses jambes mortes, sa chaise roulante.

–        J’étais encore un enfant. Je n’y pouvais rien. J’aurais tout donné pour qu’il puisse remarcher. Une saleté de maladie qui lui avait bouffé la colonne, sa moelle épinière avait été touchée. Il ne sentait plus ses jambes. Et quand tu ne marches plus, tu le sais bien, tout se déglingue. Il s’est éteint à cinquante ans, comme une bougie. J’ai fait médecine. Je suis venu sur le terrain, pour servir à quelque chose.

–        Tu reprends la même chose, Fabrice ? ai-je susurré.

Marcher pour que le monde ne s’arrête pas. Pour voir refleurir des sourires sur le visage de mes parents, pour pouvoir jouer dans la cour avec mes petits frères. Leur montrer comment manger une papaye bien mûre, tout juste cueillie sur l’arbre du voisin. Les poursuivre jusqu’à ce qu’ils trouvent refuge dans un arbre, le plus haut de tous, au milieu des étoiles.

Marcher. S’approcher des berges du grand lac, le soir est tombé. Attendre appuyé sur le vieux baobab, une cigarette maladroite entre les doigts, un poste de radio qui toussote. Viendra-t-elle ce soir ? Quand parviendra-t-elle à s’échapper ? Attendre, debout.

–        Bosco ?

–        Xavérine ?

–        Chut, ne dis rien.

Aimer parce que j’ai quinze ans et que je m’appelle Bosco.

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Attendez le prochain article de Femmes d’Aujourd’hui, il en vaut vraiment la peine :)