Écrans, tabac, alcool: le confinement nous a-t-il rendus tous accros?

Écrans, tabac, alcool: le confinement nous a-t-il rendus tous accros?
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Le confinement, total, partiel ou récurrent, favorise-t-il les addictions, avec ou sans substance? Nous avons posé la question au professeur Paul Verbanck, du Laboratoire de Psychologie médicale et Addictologie de l’ULB.

Avant tout, une bonne nouvelle, confirmée par une récente enquête de l’UCL: la consommation d’alcool est en baisse! « Pour les personnes qui ont l’habitude des consommations aiguës en groupe, les étudiants en particulier, et pour celles qui boivent surtout en société, le confinement calme le jeu », constate le professeur Verbanck.

Faut-il craindre le retour à la « liberté »?

« Je m’inquiète pour ceux qui se considéraient encore, avant le confinement, comme des consommateurs sociaux, alors que certains mécanismes de dépendance se mettaient en place à leur insu. Pour beaucoup d’entre eux, l’épidémie a probablement accéléré ce processus, à cause de l’isolement et des émotions négatives liées à la crise: peur de la contamination, crainte de perdre leur travail, manque de contacts avec leurs proches, sentiment d’impuissance… Ce n’est pas pour rien que les ventes d’alcool dans les magasins ont augmenté! » Cela s’explique aussi parce que les occasions de boire de l’alcool en société (café, soirées, restaurants) ne sont plus d’actualité en période de confinement.

La consommation de drogues est-elle impactée par la crise?

« Elle est en baisse aussi, affirme Paul Verbanck, car, pour des raisons diverses, dont une surveillance policière accrue et la fermeture des frontières, le marché de la drogue est en difficulté. Même le cannabis dont la grande partie est importée du Maroc, est devenu une denrée rare, et donc chère: son prix a été multiplié par 5! Mais les toxicomanes s’en sortent plutôt mieux qu’on n’aurait pu le redouter, sans doute parce que beaucoup ont franchi le pas de se faire aider, en se tournant vers des structures capables de les prendre en charge ».

Le confinement serait plutôt positif pour certains?

Sur les personnes qui trouvent du soutien auprès de leurs proches, le manque d’accessibilité des produits peut avoir un effet favorable. Mais il en va autrement pour celles que l’isolement pousse à se replier sur elles-mêmes. Malgré la suspension des consultations en live pendant le confinement, les thérapeutes sont restés disponibles par tous les moyens possibles: téléphone, mail, Skype, etc. Mais il y a des gens dont nous n’avons pas de nouvelles, et qui ne répondent pas lorsque nous tentons de les joindre ».

Le tabagisme a-t-il été influencé par la crise?

D’après l’enquête de l’UCL, la consommation de cigarettes était également en baisse: moins 42%! Mais l’hypothèse d’un effet protecteur du tabac, ou plutôt de la nicotine, contre le coronavirus a modifié la situation. « L’idée n’est étayée jusqu’ici que par des observations sur de petits groupes, remarque le professeur Verbanck. Mais elle a tout pour séduire d’anciens fumeurs, comme certains de mes voisins, qui envisagent de reprendre la cigarette! Comme si le tabac pouvait être considéré comme un moyen thérapeutique ou même préventif! »

L’addiction au chocolat s’est-elle aggravée?

« Le chocolat et les sucreries entraînent-ils un comportement addictif? Entre les spécialistes, le débat n’est pas clos. Mais que le confinement ait une influence sur l’équilibre diététique, c’est incontestable, surtout chez les personnes plutôt sédentaires, qui avaient déjà tendance à grignoter et que le besoin de compenser l’ennui, l’incertitude et l’anxiété ne peut qu’ancrer dans cette habitude. Il faut donc redoubler de vigilance. Ou alors se remettre au sport… »

Que penser de l’addiction aux écrans?

« C’est inévitable: plus nous sommes isolés, plus nous avons besoin de contacts, et les écrans nous permettent d’interagir avec nos familles et nos amis, ce qui est une bonne chose, mais aussi d’intervenir sur les réseaux sociaux, bien que l’ambiance y soit de plus en plus tendue. En fait, les écrans sont une solution de facilité, qui ne prête pas trop à conséquence en temps normal, lorsque nous sommes sollicités par d’autres activités, mais qui envahit tout dès que nous sommes en roue libre ». D’où la nécessité de garder le contrôle… et d’aider nos enfants et nos ados à faire de même.

Comment contrôler l’addiction aux écrans des ados?

Les ados risquent de ne pas apprécier qu’on limite leur consommation d’écrans! « Bien sûr, mais il est important de dépasser cette crainte, car les jeunes sont plus exposés que nous à toutes les formes d’addictions, les régions cérébrales responsables de l’auto-contrôle n’arrivant à maturation que vers le début de l’âge adulte. En période de confinement, nous sommes tentés de nous réjouir quand les membres de la famille s’occupent chacun dans son coin, à chatter, jouer, échanger etc. par écrans interposés. Mais les parents ne doivent pas perdre de vue que les jeunes sont plus à risque de tomber rapidement dans l’excès… »

Le confinement encourage-t-il le jeu et les achats en ligne?

« Tout le monde n’a pas l’envie ou la possibilité de profiter du confinement pour apprendre une deuxième langue ou entamer une formation. D’où l’attrait des activités facilement accessibles en ligne, comme les jeux d’argent ou… le shopping! Mais il ne faut pas se hâter de poser un diagnostic de ‘jeu pathologique’ ou d’‘achats compulsifs’. Dans certains cas, le but est simplement de se faire du bien, parce qu’on en a assez d’attendre les statistiques du lendemain. S’offrir une nouvelle garde-robe d’été dans une boutique en ligne, par exemple, c’est une façon de miser sur les vacances, la légèreté et l’espoir! »

Que conseiller aux familles qui craignent de ne pas sortir intactes de cette période difficile?

« Dans beaucoup de familles, parents et enfants se côtoient sans avoir grand-chose à partager. En leur imposant de vivre côte à côte 24 heures sur 24, le confinement ne fait qu’exacerber une situation préexistante. Mais il peut aussi servir de déclencheur, en leur révélant un problème qu’ils ont jusqu’ici refusé de voir. Il n’est pas trop tard pour commencer à s’intéresser les uns aux autres. À se parler, à tenter de se comprendre. Si vous agissez ainsi, malgré vos inquiétudes financières et professionnelles, il y a des chances pour que cette période ne vous laisse pas que de mauvais souvenirs ».

Nos comportements problématiques développés pendant le confinement disparaîtront-ils d’eux-mêmes par la suite?

« S’il ne s’agit que de mauvaises habitudes, probablement, admet le professeur Verbanck. Mais un véritable comportement addictif, qui suppose une perte de contrôle, s’ancrera pour que vous ayez du mal à retourner en arrière ». Dans ce cas, mieux vaut consulter.

Pour aller plus loin:

  • Il existe en Belgique de nombreux centres de traitement des addictions, dont certains, comme la Clinique du jeu et autres addictions comportementales du CHU Brugmann à Bruxelles, sont spécialisés dans les dépendances sans substance.
  • Des associations comme Nadja ou Enaden peuvent également vous aider.
  • Alcool et addictions: De l’emprise à la liberté, Dr Pierre Radisson, éditions Nouvelle Cité, 2020.
  • Addictions – Dites-leur adieu!, Laurent Karila, psychiatre addictologue, Mango Éditions, 2019.
  • Jeux vidéo, alcool, cannabis, Dr Olivier Phan, Solar Éditions, 2017.

Texte: Marie-Françoise Dispa

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