Victoire de Changy ou la poésie maternelle

Victoire de Changy ou la poésie maternelle
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Victoire de Changy est l’autrice des romans “Une dose de douleur nécessaire” et “L’île longue”, ainsi que de l’album jeunesse “L’ours Kintsugi”. Sur Instagram, elle décrit avec tendresse et poésie les joies de sa maternité toute neuve.

En 2019, un après-midi de septembre, Victoire de Changy a donné naissance à Nour, un petit garçon qui remplit désormais son quotidien et ses archives photographiques. La romancière belge, éprise de poésie, raconte avec douceur, justesse et pureté les nuits de Nour, l’allaitement et la fusion maternelle. Un condensé de jolis mots et de phrases habiles à découvrir sur son compte Instagram.

Apprivoiser la nuit

“Il faudrait voir nos chorégraphies pour éviter les lattes grinçantes du plancher lorsque Nour s’est endormi. Les grands pas, les petits pas, un en avant, un léger pivot, un en arrière. Et les chorégraphies, justement, pour l’endormir.”

 

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Il faudrait voir nos chorégraphies pour éviter les lattes grinçantes du plancher lorsque Nour s’est endormi. Les grands pas, les petits pas, un en avant, un léger pivot, un en arrière. Et les chorégraphies, justement, pour l’endormir. Et celles simplement pour danser avec lui, il jette alors ses bras en l’air comme pour battre la mesure, et laisse échapper deux ou trois doigts de ses poings serrés. Et nous voir saisir pour la millième fois la recette pour faire rire Nour : répéter le même mot, peu importe lequel, sur la même intonation, d’un ton un peu suave un peu rêche, juste assez pour le faire légèrement sursauter mais sans l’effrayer. Une octave de trop, et Nour ne rit pas, il pleure. Si c’est réussi, il tressaute légèrement, il cligne des yeux, et il rit. Et voir dans son clignement d’yeux, justement, le seul indice qui nous indique si oui ou non la sieste est envisageable. Il faut qu’il y ait dans cette très brève fermeture des paupières une nanoseconde de plus que d’ordinaire. Un temps, puis un second clignement, très légèrement plus long. Un temps, un troisième plus étendu, un temps, et encore, et encore. Jusqu’à ce que les yeux de Nour ne soient qu’une petite brèche luisante sous ses paupières, les yeux ouverts le plus petitement de la terre, ou alors fermés mais pas tout à fait, et le brillant de la cornée pour nous rappeler que le sommeil n’y est pas encore, qu’il faut bercer Nour un peu plus fort. Parfois, les yeux de Nour se rouvrent entièrement, d’un coup, ses cils en cercle et plus en ligne, et il faut tout recommencer. Il faudrait entendre Nour se raconter des choses dans son sommeil, et se retenir, comme moi, de lui répondre. Et observer à mes côtés, par le pan de rideau laissé ouvert dans la chambre, les lampes de chevet de nos voisins qui s’éteignent et se rallument, les écrans des télévisions qui colorent leurs chambres à des heures indues, et trouver, comme moi, du réconfort dans ces horaires tantôt droits, tantôt décalés, savoir qu’ils existent sans m’y calquer, me rappeler que nous sommes plusieurs à être éveillés, couchés ou levés.

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Nourrir Nour

“Ces moments sont des prétextes aux étreintes répétées, et c’est la nuit qu’elles sont les plus serrées; son corps chaud qui tenait tout entier contre moi il y a encore deux mois déborde aujourd’hui de mon corps de part en part, l’encercle, fait rempart. Ces moments sont des invitations, des lieux, dans lesquels je ne sais plus qui de moi ou de Nour dévore, alimente ou fait grandir l’autre tour à tour.”

 

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Nourrir-Nour. Je n’avais pas prévu ces mots en wagons ni dessiné de souhait, de projet, à propos de ce qui allait faire prendre des centimètres à Nour. J’avais pensé : on verra. Est arrivée sa petite bouche en quête pour la première fois sur un lit roulant, déjà. Sa petite bouche qui sent et sait, ses lèvres en cœur, son nez qui frotte le bout rose du sein, l’embrasse à l’esquimau pour en modeler sa forme, ce moment de jointure réussie – clic ! -, cette impression soudaine de bouton à pression, de pièce de puzzle manquante enfin déposée sur le jeu terminé, la seconde où je sens Nour fermement accroché et qui indique que peut démarrer la tétée. Ses griffes qui marquent ma peau découverte, les à-coups de son visage tendu, cadencés, à intervalles réguliers, pour faire advenir le lait. Cette indescriptible sensation lorsque je le sens arriver, le lait, pas vraiment douleur, ni chaleur, une sensation sans nom qui fait sortir de ma bouche toujours ce mot, ce son : voilà, je dis ah voilà, c’est là. Le son du lait dans sa bouche rend plus concret cet acte qui reste irréel, pourtant, à la limite du fantastique, nourrir-Nour, et que je ne perçois véritablement que lorsque quelques bulles blanches pointent à la commissure de ses lèvres. Ces moments sont des prétextes aux étreintes répétées, et c’est la nuit qu’elles sont les plus serrées ; son corps chaud qui tenait tout entier contre moi il y a encore deux mois déborde aujourd’hui de mon corps de part en part, l’encercle, fait rempart. Ces moments sont des invitations, des lieux, dans lesquels je ne sais plus qui de moi ou de Nour dévore, alimente ou fait grandir l’autre tour à tour.

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Grandir

“J’ai vu que la somme des nuits avait finement rainuré les contours de mes yeux, et j’ai pensé que je n’avais plus l’air de cette éternelle enfant, comme jusqu’il y a peu, j’ai pensé que mon enfant, justement, m’avait finalement donné l’âge que j’ai.”

 

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La nuit était déjà tombée, nous étions tous les trois dans la toute petite salle de bain. J’avais ôté mon pull et mal retroussé mes manches pour baigner Nour, les bords en étaient trempés, il y avait des serviettes humides sur le carrelage et de la buée sur la fenêtre. Nour était déjà rhabillé, je l’avais posé sur mes genoux et embrassais ses cheveux hérissés comme chaque fois qu’ils sont fraîchement lavés. Son père, spontanément, a eu ce geste : il a attrapé le grand miroir posé sur l’établi, s’est appuyé sur ses genoux pour être à notre hauteur, et l’a placé face à nous. C’est la première fois, depuis l’arrivée de Nour, que j’avais l’occasion de croiser nos regards en même temps – pas le sien et le mien tour à tour. Nour s’est toisé un très court instant pour laisser voyager ensuite ses yeux sur le cadre fleuri et multicolore du miroir. De mon côté, avant d’avoir comme chacun conscience de me regarder et de modifier alors imperceptiblement mes expressions à mon avantage, il y a eu le millième de seconde où je nous ai aperçus sans conscientiser qu’il s’agissait là de nous : je me suis vue lui sourire béatement, bien sûr, en tanguant doucement pour le bercer. Puis je nous ai observés : j’ai vu l’imperturbabilité de sa peau laiteuse, que rien n’atteint, jamais. J’ai vu que la somme des nuits avait finement rainuré les contours de mes yeux, et j’ai pensé que je n’avais plus l’air de cette éternelle enfant, comme jusqu’il y a peu, j’ai pensé que mon enfant, justement, m’avait finalement donné l’âge que j’ai. Et bien sûr je nous ai trouvés beaux ensemble, et, évidemment, je l’ai trouvé grand. Nour a de nouvelles coiffures qui le transfigurent, et les yeux qui rient avant sa bouche. Il a le cou fin, qui s’allonge chaque jour, et il peut à présent, quand il est dans nos bras, se faire une idée du monde en le contemplant par-delà notre épaule. Il le commente, d’ailleurs, souvent, il parle constamment, et ne pourrait pas mieux dire quand il utilise son onomatopée préférée : WAOW !

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