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Dimitri Lowette

Témoignage: «Je suis directrice de prison»

Eva Dominguez est directrice de la prison d’Arlon. C’est l’une des toutes premières femmes à avoir exercé ce métier. Il lui a donc fallu faire preuve de ténacité pour s’imposer dans cet univers masculin…

«Oui, mon bureau est peint en rose. C’est surprenant, n’est-ce pas? Mon adjointe dit qu’elle travaille avec Hello Kitty! Mais tout le reste des bâtiments est tellement gris… Je voulais quelque chose de gai, de peps. Et puis, mon mari n’aime pas cette couleur. Alors, comme je ne peux pas la mettre à la maison, je l’ai mise au bureau!» Le bureau d’Eva Dominguez (41 ans) n’est pourtant pas un bureau comme les autres. Pour y entrer, il faut franchir un contrôle de sécurité et passer plusieurs lourdes portes grillagées. Car Eva est directrice de prison. C’est à Arlon, l’un des plus anciens établissements pénitentiaires du pays, qu’elle officie. Sa mission? Gérer les 120 détenus – tous des hommes – et la centaine d’agents qui les encadrent.

C’est qui, cette petite jeunette?

«La première fois que j’ai passé la porte de cet établissement, j’avais 21 ans, raconte Eva. J’étais étudiante en criminologie et j’avais choisi de faire mon stage en prison. Ici, on travaille avec des gens d’horizons très différents et c’est passionnant. A la fin de mes études, j’ai été engagée comme directrice-adjointe. Et à 34 ans, j’étais nommée chef d’établissement. Aujourd’hui, il y a autant de femmes que d’hommes à la direction des prisons, mais à l’époque, ce n’était pas le cas. L’idée ne plaisait pas à tout le monde. Les femmes étaient nombreuses à travailler pour l’administration pénitentiaire: infirmières assistantes sociales, psychologues, greffières… Tout cela, c’était ‘normal’. Mais une femme directrice, ah non! Pour les agents de surveillance, c’était impensable: ‘C’est qui, cette petite jeunette? Elle va pas nous emmerder!’ Personne n’a osé me le dire en face, mais je l’ai clairement ressenti. Au début, il m’est arrivé de me sentir mal à l’aise, mais les événements ont prouvé que j’étais capable de gérer. Je me souviens du tout premier incident survenu lorsque j’étais adjointe: un détenu avait planté une fourchette dans le cou d’un autre. Puis, juste après, il y a eu une évasion… Que faire? Comment réagir? Ce n’est pas le genre de choses que l’on apprend à l’université. Au départ, on improvise. Ensuite, on acquiert de l’expérience. Dans tous les cas, il est hors de question d’avoir peur.

Une main sur l’épaule

Je reste calme. J’ai la maîtrise. Avec le temps, les détenus et le personnel l’ont bien compris. Ils savent aussi que je peux mettre les mains dans le cambouis. L’an dernier, lorsqu’il y a eu cette longue grève des agents de surveillance, je suis allée moi même m’occuper des douches, des repas et des téléphones. Je gère, même si c’est parfois un défi. Lorsque les détenus ne veulent pas réintégrer leur cellule après un préau, les agents m’appellent. C’est la procédure. Comment vais-je arriver à les faire rentrer si les agents n’y arrivent pas? Peu importe, il faut y aller, repérer le meneur, le prendre à part, lui demander ce qu’il veut… Je sais, pour avoir travaillé avec des collègues masculins, que ce genre de situation est plus facile à gérer pour eux. Mon prédécesseur, un monsieur d’une cinquantaine d’années, mettait la main sur l’épaule du détenu pour le ramener en cellule. Moi, je ne peux pas me permettre de faire ça. Je ne m’interdis pas de toucher les gens, mais il faut que la situation s’y prête. C’est au feeling. Si un détenu pète un câble après une visite, je peux poser ma main sur son bras pour le calmer. C’est un geste qui me semble naturel. Je fais les choses sans me soucier d’être une femme, mais dans le respect de mes valeurs. Pour moi, la valeur principale est le respect de chacun. Ensuite, il faut être juste. Quand le règlement d’ordre intérieur n’est pas respecté, les agents me font un rapport disciplinaire. Il y a eu des injures, des menaces, des coups… On a découvert un GSM ou des stups en cellule. Je dois sanctionner juste. Dans ces cas-là, les hommes y vont peut-être plus franco. Les femmes ont une sensibilité différente, des solutions différentes.

Donner une chance

Les détenus peuvent toujours demander à me voir. Lorsque j’ai commencé ce métier, je leur consacrais 80% de mon temps. Depuis que je suis devenue chef d’établissement, je les vois malheureusement un peu moins. Je dois gérer le personnel, qui fait un métier difficile. Il y a toute la paperasse. Et puis, les ennuis en tous genres… Si la chaudière pète, c’est pour moi! Mais les détenus savent que je reste disponible. C’est très important. Le plus souvent, ils m’interpellent sur de petits problèmes de la vie quotidienne ou veulent savoir où en est leur dossier, mais il arrive que certaines personnes aient besoin de plus d’attention. Il faut bien mesurer les émotions que génère la prison. Il y a des gens très seuls. Au début, je voulais sauver tout le monde. Mais quand on ouvre certains dossiers, on comprend pourquoi le détenu est là depuis vingt ans… J’ai perdu ma naïveté, mais je reste persuadée qu’il y a des gens que l’on peut aider. En leur proposant un boulot, par exemple. A la cuisine, à la bibliothèque, dans les ateliers… Je leur donne une chance, à eux de la saisir. Ça peut être le premier pas vers la réinsertion. Je me souviens d’un monsieur à qui j’ai ainsi fait confiance et qui a fini par être libéré. Il me téléphone tous les ans, en janvier, pour me dire que tout va bien. C’est chouette. Généralement, les gens qui sortent d’ici préfèrent tourner la page et oublier.

Un sentiment de solitude

Bien sûr, j’ai aussi une vie hors de la prison. Au début, ce n’était pas vraiment le cas. Je me levais ‘prison’, je mangeais ‘prison’, je respirais ‘prison’… Je ne pensais qu’à ça. Depuis, j’ai appris à prendre un peu de distance. Mais en tant que chef d’établissement, je dois être joignable à tout moment. Donc, je dors avec mon GSM. Et la prison me réveille en moyenne une fois par semaine. Il peut y avoir un problème médical, une bagarre, un suicide… Un soir, je mangeais au resto avec une amie, le téléphone sonne, c’était une évasion avec prise d’otages. Je l’ai plantée là et j’ai couru jusqu’à la prison en pensant aux pauvres agents à qui cela arrivait. Je me souviens aussi d’un gros souci alors que j’étais au mariage d’une cousine. Comme j’étais trop loin pour rentrer, j’ai passé toute la soirée au téléphone. Pour mes proches, c’est bouffant. On prévoit une sortie, un week-end en famille… et le téléphone sonne. Ça crée parfois quelques frictions. Surtout dans les périodes intenses, comme à l’époque du procès Dutroux, où tous les accusés étaient incarcérés à la prison d’Arlon. J’ai travaillé plus que full time pour que tout se passe bien. Mais plus j’avance, plus j’essaie de trouver un équilibre entre le boulot et la vie privée. Le truc le plus compliqué, celui que je ne suis pas encore parvenue à gérer, c’est le sentiment de solitude. Je vis des choses dont je ne peux parler à personne. Parfois, c’est lourd. Je sais que mon mari est prêt à m’écouter, mais je ne veux surtout pas le tracasser…»

Texte: Christine Masuy

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