Société: «Travailler dans l’humanitaire donne du sens à ma vie.»

Société: «Travailler dans l’humanitaire donne du sens à ma vie.»
ARNAUD GHYS

Via des ONG qui ont pignon sur rue ou grâce aux petites structures qu’elles ont créées, sur le terrain ou ici en Belgique, dans l’urgence ou le long terme, aider les autres est leur travail. Portraits.

Lou Richelle, 29 ans

«A 13 ans, en regardant un documentaire sur des médecins qui sauvaient des enfants en Afrique, j’ai décidé que c’était ce que je voulais faire moi aussi. J’ai opté pour la médecine générale, puis j’ai fait 6 mois de médecine tropicale et j’ai décroché une première mission d’urgence pour Médecins Sans Frontières, dans un hôpital pour réfugiés au Congo. Le rêve accompli. Sur le terrain, j’ai beaucoup questionné l’aide humanitaire. Il y a tellement de choses positives, il y a beaucoup de moyens et énormément à faire. On formait un staff local, on l’employait, mais on se demandait ce qui allait se passer après notre départ. Et puis, ce n’est pas facile d’être le Blanc, avec une responsabilité importante sans beaucoup d’expérience de terrain. Malgré tout, chaque journée avait du sens: je sauvais des gens, je vivais des choses incroyables… c’est aussi ça qui rend accro. Je suis repartie au Nord-Kivu pour MSF, en octobre 2016 pendant les élections de Kabila. Là, c’était le fait de sentir que j’étais au coeur d’une actualité politique tendue qui donnait l’adrénaline: on vit pleinement et toujours dans le doute du lendemain. Mais là aussi, je me suis posé beaucoup de questions: on m’a envoyée comme experte pédiatre, alors que j’étais face à des Congolais qui géraient bien. Je crois qu’il faut rester humble, j’ai pu leur apporter quelque chose mais j’apprenais aussi. On est avant tout des humains avec nos compétences et nos difficultés… et surtout la réalité du terrain. Ce qui est compliqué aussi, c’est que ce n’est pas parce qu’on travaille dans l’humanitaire qu’on a les mêmes valeurs. Tout le monde n’est pas forcément là pour aider les autres: il y a des retraités qui s’ennuient en Belgique, des médecins qui briguent des postes à responsabilités qu’ils n’auraient pas ici, des personnes désabusées, des égos démesurés… Cela ne m’a pas donné envie de prendre du pouvoir dans ces structures-là, même si j’ai apprécié cette forme d’humanitaire, la plus proche possible de la population. En rentrant, j’ai repris une place à la maison médicale à Forest. Il y a moins d’adrénaline, moins de stimulation en politique internationale mais mon travail a énormément de sens aussi; il est fidèle à ma ligne de conduite depuis le début. Et puis, je suis en couple donc je dois faire des choix. Si je ne veux pas faire carrière dans l’humanitaire, je n’exclus pas de repartir pour des missions courtes. Je n’ai pas envie de me retrouver à 40 ans avec une carrière MSF mais pas de vie de couple, pas de famille, en décalage social… En Belgique, je ne sauve pas des vies tous les jours mais j’ai trouvé un équilibre. De l’humanitaire, on peut en faire toute sa vie, et au coin de la rue.»

Comment aider?

Les équipes de Médecins Sans Frontières ont pour missions de soigner les victimes de guerres, de catastrophes et d’épidémie. Pour les aider, vous pouvez participer aux 20 km de Bruxelles, faire des dons, monter une action ou visiter leur expo photos à l’Abbaye de Villers-la-Ville, jusqu’au 15 septembre. Infos: www.msf-azg.be

Véronique Craenenbroucke, 35 ans

«Avant de créer Wapa International, j’ai fait un stage comme coopérante aux Philippines, puis j’ai travaillé 5 ans pour SOS Village d’enfants; j’y ai rencontré Solveig, ma collègue actuelle avec qui nous avons voulu créer un projet à notre mesure. Les grosses structures donnent des moyens à des projets magnifiques, mais on en a vu les revers: les coûts des frais de fonctionnement et les idées préconçues avec lesquelles on débarque sur le terrain. Notre objectif était la création d’un programme de réinsertion d’enfants-soldats déjà démobilisés mais qui n’ont pas de formation, pas de repères et qui sont stigmatisés. Sur le terrain, on s’est rendu compte qu’il fallait élargir aux victimes de guerres, orphelins, veuves et déplacés internes. C’est important pour nous de travailler sur le principe de la subsidiarité: la solution ne doit pas venir de nous mais de la personne ou l’association locale qui connaît sa population. Elle doit être porteuse du projet pour que le projet résiste. On s’est dirigés vers l’Ouganda et le Sri-Lanka, des pays stabilisés mais qui avaient connu un recrutement massif. On soutient financièrement et stratégiquement des associations locales pour lesquelles on a senti une affinité particulière et une équipe motivée. Depuis quatre ans, en Ouganda et depuis début 2017, avec une association au Sri Lanka qui soutient des femmes devenues cheffes de famille après la guerre (femmes-enfants ex-combattantes, veuves de guerre ou femmes dont le mari est revenu handicapé des combats). Elles ne nous ont pas attendu pour survivre en créant des cultures potagères, mais celles-ci rapportaient trop peu. Grâce à l’association, elles ont accès à des micro-crédits et des formations (agriculture, élevage, couture, gestion des stocks, marketing de base…) ou des bourses scolaires pour leurs enfants. Sur le terrain, je suis confrontée à des situations complexes d’enfants-soldats, d’enfants du viol, de drogue, de HIV, de femmes qui se battent avec courage alors qu’elles sont victimes et pointées du doigt. Paradoxalement, il y a de la joie de vivre, des amitiés… C’est bouleversant de découvrir à quel point chaque être humain a de la résilience. Et très confrontant aussi par rapport à sa propre vie. Cela donne de l’énergie pour se battre pour eux et leur rendre leur dignité.»

Comment aider?

S’inscrire aux activités sportives (6 h de paddle, Wapa Football League, 20 km de Bruxelles…), faire un don (via une liste de naissance, de mariage, un testament) ou un ordre permanent, ou vous rendre à l’anniversaire de Wapa au château du Lac de Genval le 6 octobre prochain (concerts, dj’s set et party time!). Infos: www.wapainternational.org

Catherine Stubbe, 47 ans

«Je travaille comme cheffe de mission Handicap International à Port-au-Prince, en Haïti: je supervise les opérations et les ressources humaines (nous sommes une équipe de 30 personnes pour l’instant), je veille à la gestion de la sécurité des équipes sur le terrain et je représente l’ONG auprès des partenaires et des autorités. Le programme a débuté en 2008 suite aux nombreux cyclones et aux inondations ayant sévi en Haïti. Nous avons mis en place plusieurs projets visant à répondre aux besoins de base et logistiques. Depuis 2012, nous misons aussi sur la réadaptation, la formation, la réinsertion économique et la sensibilisation à la sécurité routière. Cela fait 5 ans que je vis comme expatriée. J’ai occupé la même fonction à Kinshasa et avant cela, je travaillais dans le secteur de la migration. C’est parce que je me sentais étriquée dans ma fonction en Belgique, que j’ai postulé chez Handicap. Je me sens proche des communautés locales, travaillant sur des projets concrets destinés à répondre aux besoins et attentes des personnes les plus vulnérables. On réfléchit comment influer sur leurs conditions de vie, dans la durée, avec l’idée de ne pas rester là ad vitam aeternam et de transférer les projets aux partenaires locaux. Les staffs sont d’ailleurs majoritairement nationaux, on limite les postes d’expatriés. Mon travail me permet de découvrir des pays qui sont mal connus chez nous. On en parle souvent sous l’angle de l’urgence, de la vie précaire, mais quand on prend le temps de connaître la façon dont les gens vivent, on voit qu’ils sont comme vous et moi, qu’ils ont une vie, des projets, des envies et des rêves. Je crois qu’il y a des gens qui ont envie de travailler dans mon secteur, mais qu’ils sont réticents à cause de ces premiers préjugés. Sur place, je ne cherche pas spécialement à rester avec d’autres expatriés, les sorties ne m’intéressent pas. Donc, je renonce à avoir un réseau dans le pays où je vis. Le truc c’est qu’il faut créer des liens avec des gens qui vont et qui viennent. Il faut être équilibré pour vivre comme ça. Moi j’aime bien rester chez moi, bouquiner, aller marcher… les soirées paisibles ne me font pas peur. Et avec les locaux, comme partout, il faut du temps, ça se construit. Avec mon boulot, ce n’est pas toujours facile de gérer la frontière entre vie privée et professionnelle: comme je représente l’organisation, je garde cette image à l’extérieur et c’est parfois un peu lourd de ne pas pouvoir passer incognito. Quand je reviens en Belgique, cela ne s’improvise pas, c’est souvent un retour rythmé pour voir tout le monde. J’ai eu certaines désillusions dans mes relations, mais les vraies amitiés restent là, et puis les nouvelles technologies aident à garder les contacts.»

Comment aider?

Handicap International aide les personnes handicapées à trouver une vie plus digne et intervient également dans les situations de crise (catastrophe naturelle, conflits armés…). Pour les aider vous pouvez faire un don, monter une action ou participer au concours «Bricoleurs du coeur» qui récompense chaque année ceux qui ont réalisé des objets qui facilitent le quotidien des personnes handicapées. Infos: www.handicapinternational.be

Cécile Nuyt, 45 ans

«J’ai étudié l’anthropologie et je voulais voyager pour ouvrir un peu mon horizon avant d’avoir des enfants. On est partis en Haïti avec mon mari; lui formait des juges de paix et moi j’ai participé à la mise en place d’un centre d’alphabétisation à la prison des mineurs de Port-au-Prince. Je travaillais avec le Père Simon, qui dirigeait une petite association locale, la Timakatec, qui venait en aide aux enfants vulnérables. Il a été un vrai mentor pour moi. Après ce premier voyage, j’ai créé l’asbl Géomoun, dont l’objectif était de soutenir des projets locaux axés sur les droits de l’enfant et de la femme, au travers de l’éducation et de l’engagement citoyen. J’ai trouvé un boulot dans la coopération, et parallèlement, je cherchais des financements pour l’asbl, de façon bénévole jusqu’en 2009. Et puis, petit à petit, on est devenu une ONG… Cela n’a pas été facile parce qu’on n’avait ni siège social, ni employé, on a dû louvoyer mais on y est arrivés et j’ai pu gagner ma vie avec ce projet auquel je tenais. En janvier 2010, il y a eu ce fameux séisme et d’un jour à l’autre, il a fallu gérer des sommes folles, avec des projets locaux dans tous les sens. On a dû se professionnaliser très rapidement. Désormais, le nouveau fonctionnement de la Coopération nous permet d’avoir des financements pour cinq ans, pour l’ensemble de nos projets. On peut donc mieux se structurer, rassurer nos partenaires, avoir une vision à plus long terme, ce qui est indispensable pour nous qui travaillons dans l’éducation et la formation et non dans l’aide d’urgence. Ce qui me pèse beaucoup, c’est que malgré les financements, on doit toujours trouver 20 % de la somme que l’on nous donne. On est donc toujours occupés à vendre du vin, à organiser des concerts, des défis sportifs… C’est très énergivore… même si cela crée de belles histoires, de devoir se serrer les coudes pour récolter de l’argent!

Aujourd’hui, nous sommes trois femmes à travailler pour Géomoun. On ne veut pas devenir une grosse structure, mais en même temps, cela me frustre parfois de ne pas en avoir les moyens. A un moment donné, je ne veux plus être une goutte d’eau dans l’océan en soutenant 10 ou 100 enfants, mais veux faire bouger les choses: qu’il y ait une réforme, des changements de mentalité et un système qui se mette en place en accord avec une réflexion autour de la protection de l’enfance. C’est compliqué quand tu es tout petit. Au quotidien, mon bonheur est de construire avec des gens formidables. Mes deux collègues, avec qui on fonctionne super bien, et les partenaires locaux, avec qui on est en contact via Internet. C’est ma fierté personnelle, parce qu’au début, je sentais un peu de moquerie par rapport à ma naïveté et mon enthousiasme. Je reste convaincue que le rêve est un vrai moteur, je vois ce qu’on a semé et ce qu’on récolte. C’est beaucoup de travail et tout cela aurait été absolument impossible toute seule.»

Comment aider?

En effectuant des dons, en parrainant des enfants, en participant aux challenges sportifs et aux concerts… Mais aussi au beau projet «Sons d’enfants» qui rassemble des groupes d’enfants d’ici et d’ailleurs autour d’une réflexion sur des questions citoyennes, avec à la clé une émission radio et des capsules sonores à se partager via le Net. Infos: www.geomoun.org

Texte: Stéphanie Grosjean

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