Reportage: Dans la jungle de Calais

Reportage: Dans la jungle de Calais
Ils sont près de 3000 à avoir fui la guerre, la répression, la misère. Parmi eux, des femmes et des enfants parqués sur des terrains vagues. Ils viennent du Soudan, d'Erythrée, de Syrie, d'Afghanistan… Leur idée du paradis, c'est l'Angleterre. Leur enfer, c'est Calais.

Désormais, la solidarité la plus nécessaire est celle de l'ensemble des habitants de la Terre. (Albert Jacquard)
 

"La mondialisation, ce n'est pas seulement acheter ses fringues pas cher, c'est aussi se prendre les problèmes des autres en pleine face!", martèle Astrid Chaffringeon, cheville ouvrière de la galerie Chantier(s), pour justifier la collecte de dons qu'elle a lancée sur Facebook. Tout a commencé en janvier dernier, à l'occasion de l'expo Jungle Beauty – Repentir/Pentimento de Lampedusa à Calais , une série de portraits de migrantes réalisés par la plasticienne Corine Pagny.

La verrue de l'Europe

A la veille de son départ pour Lampedusa, avant d'embarquer dans son fourgon les dizaines de sacs de vêtements récoltés par Astrid, Corine Pagny nous raconte son expérience de "la jungle". "L'idée, c'était de donner une fin de vie à mes sculptures de carnavaleux, chez elles, dans le Nord de la France. Je voulais les mettre sur un bateau pour les rendre à la mer mais je me suis rendu compte de l'indécence du projet par rapport à la situation des réfugiés de Calais. Du coup, j'ai eu envie de les expédier de Lampedusa vers l'Afrique, pour témoigner du sort de ces migrants, pour rendre hommage à tous ceux qui viennent mourir sur les côtes de l'Europe. Avec la comédienne Susanna Dimitri, la journaliste Silvia Cher et le photographe Georges Saillard, je suis allée à Calais en septembre dernier. Comme le centre d'hébergement venait de fermer définitivement, nous avons dormi dans la rue, avec des Soudanais. Ils nous ont expliqué que la distribution des repas avait lieu sur un parking où ils devaient faire la queue durant deux heures, parfois pour rien puisqu'il n'y en a pas en suffisance. Calais, c'est une espèce de verrue pour la France et pour l'Europe depuis dix ans. Personne ne propose de solution. On se contente de détruire régulièrement les camps et de brutaliser les migrants. Des 'exactions de routine', dénoncées par un récent rapport alarmiste de l'ONG Human Rights Watch."

Un scandale humanitaire

"Les migrants partent avec un rêve, travailler en Grande-Bretagne puisque la plupart sont anglophones et ont de la famille là-bas, poursuit Susanna Dimitri, mais quand ils embarquent pour l'Europe, ils se retrouvent aux mains de passeurs qui n'hésitent pas à les laisser mourir en mer. S'ils arrivent à Lampedusa ou à Calais, ils sont traités comme des bêtes. Que fait-on de leur dignité? Le principe de notre projet, c'est de toucher les gens, de susciter la solidarité pour rendre cette situation moins atroce. Nous organisons des ateliers artistiques dans la jungle pour permettre aux migrants de s'exprimer, pour créer un jour de fête au milieu de cette horreur, pour ramener de l'humanité, de la chaleur, de la rigolade même. Nous ne pouvons pas nous décharger de la responsabilité de ce scandale sur les seuls gouvernements. Nous avons la responsabilité de comprendre ce qu'il se passe et d'agir selon nos moyens."

La peur de l'étranger

Pour comprendre et agir, nous prenons à notre tour la route de Calais. Première étape, le baraquement de Solid'R, une association disposant de huit chambres pour héberger temporairement les femmes et les enfants les plus vulnérables… A trois heures de marche de la "jungle"! Nous sommes accueillies par d'immenses sourires. Une jeune réfugiée nous propose un café, une autre tend son sachet de cacahuètes salées. L'une des animatrices nous fait un topo de la situation: "Pour les SDF, il existe tout un tissu associatif. Pour les migrants, quasi rien. La population s'en fait une image fausse. Ce ne sont pas des marginaux, ce sont des gens qui ont été obligés de fuir leur pays pour survivre. C'est l'aboutissement d'un voyage qui dure des mois, voire des années. Ils sont mal perçus parce qu'ils sont nombreux et parce que la peur de l'étranger est toujours vivace."

Zala, 16 ans, semble gravement malade. Elle est arrivée en France seule. La voyant pieds nus dans des mules, vêtue d'un sweat-shirt, nous déchargeons les sacs de vêtements pour lui fournir des chaussures, un bonnet et des gants, avec une pensée pour cette gamine du même âge, morte écrasée par le camion qui suivait celui dont elle était tombée, à bout de forces. Au mur, un témoignage: "Tous les jours, tu te dis que c'est fini, tu es fatigué, tu as faim, tu as peur. Peur de la police, des passeurs, de la prison. Mais quand même, tu continues car tu sais que si tu es renvoyé dans ton pays, tu es mort." Mady, 15 ans, ravissante avec sa chevelure tressée, ne cesse de tousser. Elle est sans nouvelles de ses deux frères de 16 et 17 ans qui ont réussi à "passer", selon la formule consacrée. Nous reconduisons Samayte et Rita dans la jungle. A l'arrière de la voiture, le regard perdu dans la grisaille du Nord, Rita chantonne à mi-voix. Ce soir encore, elle courra derrière les camions et jouera des coudes pour tenter d'embarquer clandestinement. Ou elle tombera entre les griffes d'un passeur qui proposera de la "charger", emballée dans un carton. Moyennant 500 euros.

La honte de la jungle

Le choc. Une forêt de petites tentes et de bâches sur un terrain caillouteux, jonché de tas de détritus, cerné par les fumées toxiques d'une usine de dioxine de titane. Il n'y a ni sanitaires, ni collecte de déchets. Quelques jeunes garçons tapent dans un ballon. L'un d'eux a la bouche affreusement tuméfiée, conséquence d'un tabassage en règle par les forces de l'ordre. Nous pénétrons dans un hangar abritant encore une centaine de tentes. Des femmes se réchauffent auprès de braséros de fortune, indifférentes au risque d'incendie. Un de plus ou de moins… Juliet nous invite à prendre place à ses côtés sur une palette. Un rat se faufile entre nos pieds. Elle est arrivée d'Afrique voici 18 mois avec son fils de 5 ans, désormais trop lourd pour être hissé à bord d'un camion. Que vont-ils devenir? De l'autre côté de la chaussée, des Afghans sont regroupés dans un petit bois, sous des amas de planches. Trois d'entre eux se servent de la bouche d'incendie pour se laver les pieds, c'est le seul point d'eau disponible. "Ils sont traités comme des bêtes", disait Susanna Dimitri. Non. Par comparaison, dans nos contrées, les bêtes ont droit à un hébergement cinq étoiles. Malgré les apparences, nous ne sommes pas dans un pays dévasté par la guerre. Nous ne sommes pas non plus dans une zone désertique ravagée par la misère. Nous sommes à deux pas de chez nous, en France. Au 21e siècle.

Que faire?

Récolter des dons (vêtements chauds, chaussures, chaussettes, kits d'hygiène, matériel de camping…) à destination des associations d'aide aux migrants, aller sur place et s'insurger. Infos: contact@solid-r.com, contact@associationsalam.org.

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